Comprendre les mesures présentées par Riot Games dans leur lutte contre le sexisme

Le mois d’août 2018 fut particulièrement effroyable pour Riot Games. La raison ? L’enquête très fournie du site Kotaku dressait un tableau désastreux de la culture d’entreprise de l’éditeur. Le sexisme qui y règne sape les possibilités de recrutement, d’évolution et l’environnement de travail des femmes. Trois semaines après la sortie de cet article, Riot Games publia une réponse sobrement intitulé “Our First Steps Forward”, qui condense leurs excuses et les mesures prévues dans la lutte pour l’inclusion des minorités et contre les comportements sexistes et misogynes.

riot games bandeau

Les révélations de l’enquête de Kotaku

“Inside the culture of sexism at Riot Games”. Kotaku ne pouvait pas faire plus explicite comme titre pour la riche enquête que Cecilia d’Anastasio a mené au coeur de Riot Games. En s’appuyant sur les nombreux témoignages de femmes et d’hommes travaillant ou ayant travaillé pour l’éditeur de League of Legends, elle a mis au jour des éléments accablants contre la firme. Sexisme, misogynie, stéréotypes genrées et intimidations font partie des critiques adressées à Riot.

L’article a eu l’effet d’une bombe. L’image immaculée de Riot Games, travaillée depuis des années, s’effondra en un instant. Les enquêtes de ce genre, peu nombreuses, sont nécessaires pour informer l’opinion des pratiques de certaines structures – qui peuvent être tant conscientes qu’inconscientes – et d’amener à réfléchir ensemble sur les moyens de lutter contre. Le sexisme traverse tous les champs de la vie privée et publique. Le secteur de l’esport n’est pas une exception.

Riot Games, plus habitué à communiquer sur son jeu, a pris son temps pour répondre. Un tel sujet ne pouvait être abordé sans préparations : il n’y avait plus de place à l’erreur.

kotaku image riot gamesIllustration révélatrice de la culture de Riot Games (Crédit : Chelsea Beck)

La réponse de Riot – Our First Steps Forward

Dans un long article, Riot Games a fait son introspection et a avancé ses premières actions pour mettre un terme aux problèmes relevés par Kotaku.

L’article est dissocié en deux parties. La première s’apparente à un mea culpa général adressé à tous les acteurs en lien avec Riot (Rioters, joueurs, fans et partenaires). La seconde présente toutes les actions en cours ou futures pour lutter contre la culture néfaste de l’entreprise.

Les maîtres mots sont l’inclusion, la diversité, le respect et l’égalité entre tous les rioters. L’objectif final : transformer l’ADN de l’entreprise afin de ne plus laisser de place au sexisme et à la misogynie.

Excuses publiques de Riot Games

Les excuses de Riot Games sont orientées vers trois cibles : les rioters (anciens, actuels et futurs), les joueurs et fans ainsi que les partenaires. Bien entendu, le tollé qu’a suscité l’article de Kotaku n’allait rassurer personne, d’où l’intervention quasi obligatoire de Riot. Néanmoins, et à contrario de grandes entreprises qui restent de marbre face à ce genre d’accusations, il faut bien attester du bien-fondé de l’exercice de mea culpa – rendu possible par le travail d’investigation, il faut le dire. Ci-dessous, vous retrouverez la traduction des excuses de Riot.

  • Aux rioters, anciens comme présents – « Nous sommes désolés. Désolés que Riot n’ait pas toujours été – ou n’était pas – la place que nous vous avions promis. Et nous sommes navré d’avoir mis autant de temps à vous entendre. Dans les jours, semaines, mois et années à venir, nous allons faire de Riot un lieu dont nous pourrons tous être fiers. »
  • Aux joueurs et fans – « Nous sommes émus du temps que vous avez passé à nos côtés. Nous savons que le studio derrière un jeu peut être important dans la manière dont vous appréciez le jeu. Nous vous avons laissé tomber et nous nous engageons à régler cela. »
  • Aux futurs rioters – « Nous comprenons que vous ayez des doutes ou des hésitations. Mais nous avons besoin de vous plus que jamais. Nous avons besoin d’individus qui amèneront du changement et se battront pour ce qui est juste. Construire Riot n’a pas été facile. Le reconstruire ne le sera pas non plus. Mais la promesse du futur de Riot est plus forte que jamais et si vous pensez être une partie de la solution, nous souhaitons vous rencontrer. »
  • Aux partenaires, actuels et futurs – « Nous savons que vous avez des questions à propos de la culture de Riot Games et de notre futur commun. Nous vous demandons de la patience, tant nous nous concentrons à nous améliorer. Nous sommes responsables devant vous, devant les Rioters, et pour cette raison, nous allons mettre la barre haute concernant notre culture d’entreprise. Nous vous informerons au fur et à mesure de nos progrès en la matière. »

Ces excuses et petites attentions étaient un passage obligé pour l’éditeur. Certain(e)s pourront s’interroger sur le bien-fondé et la sincérité de ces propos. Véritable remise en question ou communication oblige ? Peut-être un peu des deux. Leurs actions futures nous permettront d’en juger.

Marc Merrill et Brandon Beck, les deux fondateurs de Riot Games (Crédit : eldesmarque)

Premiers pas vers l’inclusion et l’égalité entre femmes et hommes

Les témoignages des femmes et hommes, anciens et actuels Rioters, ont permis de pointer du doigt des dysfonctionnements en termes de respect des droits individuels et d’égalité femmes-hommes. Pour contrer les problèmes inhérents à leur culture d’entreprise, Riot veut en comprendre les racines. Faire évoluer leur culture d’entreprise, tout en en préservant les bons éléments sera un des objectifs de l’éditeur. Leur plan d’action s’axe ainsi autour de 7 points.

1 – Etendre la culture, la diversité et les initiatives d’inclusion

Riot a érigé une nouvelle équipe qui dirigera leur évolution de culture d’entreprise. Ce groupe et leurs travaux impacteront toute l’organisation de l’entreprise et accéléreront leur travail d’inclusion. Cette équipe sera directement reliée à Nicolo Laurent, le CEO de Riot Games.

2 – Redéfinir leur culture d’entreprise

Il s’agira pour Riot de tout repenser, même leur manifeste (qui a selon Kotaku été retravaillé durant leurs investigations). Cela inclura une réévaluation du langage de Riot, comme les termes “gamer” et “méritocratie” pour s’assurer qu’ils signifient la même chose pour tous. Si ces termes posent problème, ils ne seront plus utilisés.

3 – Evaluation par un tiers

Riot Games a engagé deux consultants en culture d’entreprise pour leur fournir une expertise et des recommandations pour reconstruire leur culture. L’éditeur souhaite devenir un leader en termes de diversité, d’inclusion et de culture. Les consultants devront développer des mécanismes pour mesurer les progrès de l’entreprise et s’assurer que l’éditeur y parvienne.

4 – Processus d’investigation

L’éditeur est en train d’évaluer et d’améliorer son processus d’investigation. Ils savent qu’ils ont perdu la confiance de certains rioters. Pour cette raison, ils mettront en place les éléments suivants.

  • mise en place d’une hotline que tous pourront joindre anonymement pour faire remonter les problèmes et déposer de potentielles plaintes.
  • intégrer un cabinet d’avocat pour évaluer leur politique. Ils travailleront en lien direct avec les partenaires pour enquêter sur les déclarations des rioters afin d’apporter des informations supplémentaires et non-biaisées aux investigations internes de Riot.
  • prendre des mesures contre certains cas, notamment en se séparant de certains rioters.

5 – Réévaluer les recrutements

Accélérer leurs efforts pour rendre leur système de recrutement plus ouvert. Remanier les descriptions de job pour s’assurer qu’elles soient accessibles à tous les groupes, et augmenter l’éventail des possibles recrutements.

6 – Formations

Les formations spécifiques aux managers seront étendues à tous les rioters, incluant les exercices d’interview et la lutte contre le harcèlement au travail. Ils encourageront les comportements qui promeuvent un espace de travail inclusif et juste. Des exercices de management seront rajoutés pour les managers afin de construire une meilleure cohésion d’équipe.

7 – Diversité et inclusion

Il s’agira pour Riot de recruter un nouveau Directeur des Ressources Humaines (DRH). Ils ont déjà commencé à chercher un officier de la diversité. Ces derniers rejoindront le CEO, le président et les directeurs des opérations. Leurs tâches au sein du groupe des dirigeants seront de faire valoir leurs expériences et d’effectuer un retour critique sur la diversité et l’inclusion présente au sein de l’entreprise.

Voilà ce à quoi il faudra s’attendre de la part de Riot Games dans les prochains mois. Il faut espérer que ces mesures soient réellement appliquées, afin que l’article ne serve pas uniquement à redorer l’image de l’éditeur. Il s’agira pour nous, rédacteurs et journalistes de faire le point sur ces actions en interrogeant les rioters et dirigeants sur leur mise en place effective.

PAX West – Première expérimentation de l’inclusion des minorités

La Penny Arcade Expo (PAX) est un festival dédié aux jeux vidéo qui se tient quatre fois par an dans le monde – dont 3 sessions aux Etats-Unis. Début septembre avait lieu la PAX West 2018 où Riot Games tenait son propre event, intitulé “Playoffs in the park”, les dates concordant parfaitement avec les demi-finales des LCS NA. C’est un sujet bien particulier qui a attiré notre attention, et celle de nombreuses personnes de la communauté.

La tenue d’un workshop en non mixité (uniquement prévu pour les femmes et les personnes non-binaires) a hérissé le poil de bon nombre de personnes, à commencer par les redditers qui se sont très vite emparés du sujet. Des personnalités de Riot Games (Froskurinn, Riot Morello ou encore Daniel Z. Klein) se sont par ailleurs exprimés sur ce sujet et sur les bénéfices qu’une telle action pouvait comporter.

Les débats sur le sexisme, la place des femmes dans le jeu vidéo, la transidentité ou encore l’intégration des minorités sont très peu courants dans notre milieu, et restent malheureusement affublés de stéréotypes. Les influenceurs français n’étant d’ailleurs clairement pas des exemples à suivre en la matière.

Mais peut-on vraiment leur en vouloir ? La compréhension des tenants et aboutissants des réunions non-mixtes nécessite une réelle éducation aux problématiques du genre et aux rapports de domination dans la société. Les méconnaissances sur le sujet amènent donc souvent à des discours faux, hors de propos et parfois malheureusement violents.

Enfin, il est quand même important de mentionner les premiers efforts de Riot Games dans sa lutte pour l’inclusion et contre le sexisme inhérent à sa culture. Evidemment, malgré cela, il ne sera jamais possible d’afficher un taux zéro de sexisme et de misogynie, tant ces éléments sont ancrés dans notre société, incorporés et reproduits non consciemment par les individus. Néanmoins, c’est un premier pas qu’il faut saluer, en attendant de voir les suites des mesures annoncées.

L’anthropologue Morgan Romine déconstruit les stéréotypes

Travis Gafford, journaliste et créateur de contenu indépendant a lui aussi profité de l’affaire de Kotaku et du workshop à la PAX West pour débattre de ces questions avec Morgan Romine, une anthropologue américaine qui intervient régulièrement sur la thématique de l’esport. Dans cette longue discussion, elle a déconstruit les prénotions et stéréotypes ancrés dans l’imaginaire collectif. Les thématiques abordées étaient nombreuses : rapports femmes-hommes dans l’industrie de jeu vidéo, sexisme, misogynie, réunions en non-mixité.

Tant de sujets pour lesquels il est nécessaire de faire intervenir les méthodes scientifiques pour en faire émerger la substantifique moelle.

Morgan Romine insiste sur l’importance de la diversité, chose à laquelle nous sommes tous attachés. Malheureusement, la méritocratie se base sur des éléments subjectifs, qui implique notamment que certaines femmes soient moins considérées et écoutées que les hommes.

Si les valeurs portées par l’entreprise favorisent les hommes et les comportements étiquetés comme masculins, alors les femmes seront toujours désavantagées. La culture d’entreprise de Riot Games encourage certains mauvais comportements qui conduisent à l’implantation pérenne d’une culture de domination. Celle-ci est incorporée par les rioters et n’est donc jamais questionnée. Cela impacte les femmes et les hommes dans les manières dont ils interagissent. Chaque entreprise, dans son intention d’évaluer ses employés, doit toujours faire un travail d’auto-réflexion sur la manière dont elle évalue, d’où cela provient, où se situent les jugements subjectifs et comment on peut les désamorcer.

A chaque fois qu’une femme témoignera avoir subi des comportements de harcèlement ou d’humiliation, son propos sera toujours remis en question. Avec les sempiternels discours que la mouvance #MeToo a permis de remettre au jour « Elle l’a un peu cherché », « Elle a sûrement mal interprété » ou encore « Elle ment peut-être, sûrement pour attirer l’attention sur elle… », leur crédibilité sera toujours atteinte, et en particulier lorsqu’elles déclarent être gamers. Les injonctions à prouver qu’elles sont vraiment des joueuses (le sont-elles vraiment, à quel degré, était-ce sur des jeux assez légitimes ?) ne se retrouvent pas pour les hommes et témoignent d’une véritable inégalité de considération qui impacte leur recrutement et leur légitimité.

Concernant la tenue d’un workshop à destination des femmes et des personnes non-binaires, Morgan Romine insiste sur son importance. Cela permet aux femmes de partager des histoires qu’elles n’auraient pas pu partager devant des hommes (collègues), de se retrouver entre elles, de rencontrer d’autres femmes ayant vécu les mêmes expériences, qu’elles ne sont pas seules et qu’elles ne sont pas les seules à avoir vécu ces expériences. Tous ces éléments sont bien plus simples à mettre en place dans un environnement uniquement constitué de femmes.

Elle indique l’importance des prises de conscience du leadership, qui doivent agir de concert avec l’équipe pour l’inclusion et la diversité. L’effort doit être collectif.

Nous avons contacté un haut cadre de Riot Games pour en apprendre plus sur leurs mesures et comprendre la mise en place d’un workshop en non-mixité. Nous leur avons fait parvenir un ensemble de questions, mais nous n’avons plus reçu de nouvelles depuis. Nous espérons pouvoir vous présenter leurs retours afin d’avoir une vue d’ensemble complète sur le sujet.

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