Dossiers

Fin 2019, Riot France a communiqué les grands axes de sa stratégie de structuration de l’écosystème français de League of Legends : deux équipes supplémentaires en LFL, la création de la Division 2 et l’Open Tour comme passerelles et révélatrices des futurs talents francophones. Damien Ricci, Head of Esports de Riot France, a répondu à mes questions concernant la vision à long terme de l’éditeur.

interview-damien-ricci-ecosysteme-league-of-legends-france

Si la structuration de l’écosystème de League of Legends a trouvé son apogée en 2020 avec la création des différentes ligues et les ponts construits entre elles, son histoire a débuté avant la création de Riot France.

Les organisations de tournois par des entités comme l’ESL, Wannawar, Battlefy, Toornament ou même par des LAN (la Lyon e-Sport en fer de lance) ont fleuri dans les années suivant la mise en place de League of Legends sur les serveurs français.

Il faudra attendre 2014 avant que Riot Games ne crée le Challenge France, première ébauche d’écosystème compétitif français de l’éditeur.

A l’époque, Eclypsia, Millenium, Jeuxvideo.com et aAa organisent quatre compétitions qualificatives, dont les deux premières équipes sont qualifiées pour les phases finales. La finale a pris place à la Lyon e-Sport et sera remportée 2-0 par Imaginary Gaming, l’équipe constituée de Sardoche, Kaze, Djoko, Bloos et Myw.

Les différentes LAN françaises, le Challenge France et les Underdogs d’O’Gaming consolideront pendant plusieurs années l’écosystème de League of Legends en France.

Riot France et Damien Ricci, fers de lance de la structuration française de League of Legends

Ce n’est véritablement qu’en 2016 que Riot Games France sera créé, Guillaume Rambourg officiant alors en tant que directeur général. Damien Ricci rejoindra l’entité en 2017 et en deviendra le Head of Esports. Avec ses équipes, il développera la stratégie française de l’éditeur pour structurer l’écosystème français de League of Legends.

Une première ébauche symbolisée par la création du Lol Open Tour France, qui prendra place au sein des différentes LAN françaises et qui sacrera Team Vitality championne en fin d’année 2018 à Disneyland Paris.

En 2019 émerge la Ligue Française de League of Legends (LFL), co-produite par Webedia et en partenariat avec O’Gaming. Assurance de jouer sans DDOS, matchs offline, équipes validées sur dossier : Riot France semble avoir trouvé la bonne formule pour sa ligue professionnelle. Une LFL choyée qui se renforcera en 2020.

L’annonce de la création de la Division 2, avec L’Equipe en partenaire média, et des ajustements pour l’Open Tour traduise cette année un autre pas en avant de l’éditeur. Structurer son écosystème de la branche amateur jusqu’au professionnel, en laissant le système de promotion/relégation intact grâce aux passerelles entre les différentes ligues.

Damien Ricci, le responsable du pôle esport de Riot France, a accepté de répondre à mes questions et nous permet d’en apprendre plus sur la stratégie française de l’éditeur et sa vision sur le plan national.

Historiquement, c’est la pratique professionnelle de haut niveau qui a été placée au centre des stratégies dans l’esport. A contrario d’autres éditeurs, Riot Games a décidé d’enclencher une importante stratégie de structuration de son écosystème compétitif, qui a permis de créer des passerelles entre les pratiques amateures et professionnelles.

Quelle était la vision de Riot Games à l’époque et comment a-t-elle évolué pour être ce qu’elle est aujourd’hui ? Quel a été le fil directeur de la stratégie de Riot France dans la structuration de son écosystème français ?

Damien Ricci – En 2011, l’esport sur League of Legends débutait seulement et les premiers Championnats du Monde étaient organisés dans un hangar. Petit à petit, les Worlds se sont étoffés jusqu’à remplir des stades entiers, comme cela a été le cas à Pékin en 2017. En parallèle, les ligues continentales se sont développées afin d’identifier les meilleurs talents dans chacune des régions. Aujourd’hui, nous avons 13 ligues continentales (LPL, LEC, LCK, LCS, etc.) comprenant au total 120 équipes. Et en 2017, la décision a été prise d’ouvrir des bureaux locaux pour faire émerger des talents nationaux. Nous avons aujourd’hui une quinzaine de ligues nationales, juste en Europe.

L’objectif des ligues locales a toujours été de faire émerger les futures générations de talents pour les ligues continentales. En France, nous avons décidé dès le début de mettre en place un système méritocratique avec 2 objectifs principaux : d’une part d’être en mesure de proposer des compétitions de niveaux adaptés à nos joueurs compétitifs et d’autre part, de mettre en place un ascenseur compétitif pour que tout joueur talentueux ait la possibilité d’accéder au plus haut niveau de compétition français puis continental.

Cette vision a été définie lorsque j’ai rejoint Riot il y a 3 ans et nous avons progressivement développé les produits correspondants. A partir de cette année nous aurons Clash, compétition destinée à favoriser l’apprentissage des tournois en équipe, l’Open Tour France qui a pour ambition d’identifier les joueurs à potentiel qui se trouvent actuellement en parties classées, la Division 2 qui doit permettre d’accélérer le développement des structures esportives existantes et permettre l’émergence de nouveaux talents locaux. Et enfin, la LFL qui est le fleuron des compétitions League of Legends en France.

Entre Yannick Agnel, Julien Benneteau, les frères Karabatic, l’OL, le FC Nantes, Tony Parker, le partenariat avec l’Equipe pour la Division 2, il semblerait que plus que jamais les mondes du sport et de l’esport se rejoignent, surtout sur un jeu comme League of Legends. C’est un gage de respectabilité et de légitimité pour un éditeur comme Riot Games ? 

Il est toujours intéressant de voir ces deux univers se rencontrer et cela fait, de mon point de vue, parfaitement sens. Les personnes issues de l’univers sportifs peuvent nous amener une expertise, une approche et une façon de travailler différente qui permettront d’accélérer la professionnalisation de l’écosystème esportif.

De manière générale, l’esport va permettre aux structures sportives de toucher une audience plus jeune et d’assurer un renouvellement générationnel autour de leur marque. Les clubs de sport quant à eux disposent d’une expertise dans l’encadrement des jeunes talents ainsi que d’infrastructures qui peuvent aider les structures esportives dans leur développement.

julien-benneteau
Julien Benneteau, ancien tennisman professionnel, a rejoint GameWard en 2019 (© GameWard)

Est-ce qu’il faut s’attendre dans le futur à des ligues où les équipes seraient en grande partie estampillées par des clubs de sport ?

C’est aujourd’hui une tendance qui se met en place et je pense que ce phénomène va prendre de plus en plus d’ampleur dans les années futures compte tenu des avantages mutuels que les différentes structures peuvent en retirer. Il est également intéressant de voir que de plus en plus d’équipes esports ne sont plus à Paris. Le rapprochement avec les clubs sportifs locaux va permettre de renforcer l’ancrage territorial et ainsi créer des liens avec la communauté sur place.

La structuration de l’écosystème français avance vite, avec des résultats plus que positifs. Est-ce que c’est le cas des autres ligues régionales ? Comment un éditeur comme Riot Games arrive à manoeuvrer avec les différences culturelles, législatives et politiques qui encadrent les compétitions esportives de chaque pays et ligue régionale ?

Au niveau local, chaque pays est libre de mettre en place l’écosystème qui lui paraît le plus cohérent et le plus pertinent par rapport à sa communauté. Nous devons juste nous assurer que nous avons en place un système capable de faire émerger de nouveaux talents et que nous sommes en mesure de qualifier des équipes pour les European Masters qui sont le plus haut niveau de compétition pour les ligues nationales.

A date, la France dispose de l’écosystème le plus développé avec 3 ligues structurées et interconnectées, une équipe de joueurs talentueux de l’Open Tour étant en théorie en mesure d’accéder à la LFL en 2 ans via le système de barrages. Et les résultats sont bons : nous avons de plus en plus de joueurs français ou issus de la Ligue française dans les compétitions continentales et la LFL est composée de 65% de joueurs français.

Dernièrement, Riot Games a annoncé que la LFL (avec le Premier Tour, la SuperLiga et le UKLC) bénéficiera d’avantages : joueurs reconnus et enregistrés dans la base de données des contrats officielle de Riot Games ; protection contre le poaching ; contrat sur 2 ans et vérifications par Riot. Quelles ont été les raisons à l’origine de cette initiative ?

Avec le développement des ligues nationales, nous avons de plus en plus de joueurs locaux qui ont des chances d’être repérés par les équipes évoluant dans les ligues continentales telles que le LEC ou les LCS. En 2020 nous avons 6 joueurs en LEC qui sont français ou issus de la LFL.

Notre objectif est que tout joueur qui a le talent pour évoluer au sein de ces ligues majeures soit libre de le faire. Mais en même temps, nous voulons protéger les équipes qui détectent et forment ces talents au niveau local. C’est la raison pour laquelle nous avons voulu intégrer les équipes des principales ligues nationales dans notre base globale de joueurs professionnels. Cela permet de continuer à structurer les écosystèmes nationaux, à leur donner plus de visibilité tout en apportant plus de protection aux équipes.

skeanz
Skeanz, prodige français de la jungle, fait désormais partie de l’équipe Team Vitality en LEC

aAa et ROG Esport ont annoncé leur retrait de la LFL cette année en indiquant certaines difficultés (frais de déplacements, hébergements, marché des salaires en hausse). Alors que la saison 2020 devait se jouer à 10, elle ne se jouera finalement qu’à huit.

Qu’est-ce que ces retraits disent de l’état de l’écosystème de la ligue nationale ? Comment Riot France analyse ces problématiques ?

Les écosystèmes nationaux ont été mis en place très récemment. La LFL, par exemple n’a été lancée que l’année dernière. Il est donc normal que cela prenne du temps avant que nous arrivions à maturité. De ce fait, les équipes doivent trouver quel modèle économique leur correspond et définir des objectifs cohérents et réalisables, que ce soit via le recrutement de talents déjà connus ou de jeunes joueurs prometteurs.

De manière générale, les structures qui ne parviennent pas à trouver leur modèle ni à construire des marques fortes seront progressivement remplacées ou se rapprocheront de clubs plus structurés, tels que les clubs de sports. C’est ce qui s’est passé en Espagne au cours des dernières années.

La LFL a été épargnée par les esclandres, preuve que les dossiers acceptés étaient légitimes. Pour autant, certains joueurs des équipes de l’Open Tour ont rencontré des problèmes l’année dernière : irrégularités des contrats (s’il y en avait), non-paiement des salaires...

Quelles sont les marges de manoeuvre de Riot France dans ce genre de cas ? La Division 2 est-elle à l’abri de ces incidents ?

Notre marge de manœuvre est faible étant donné que nous n’avons pas le droit d’interférer dans les contrats entre les équipes et les joueurs.

Aujourd’hui, la seule ligue identifiée comme professionnelle est la LFL. Nous focalisons donc nos efforts sur la structuration de cette ligue, avec par exemple l’intégration des équipes dans notre base globale de joueurs professionnels.

Les autres ligues sont considérées comme semi-professionnelles ou amateurs, même si le niveau des joueurs est bon et si les équipes sont de plus en plus structurées. La Division 2 est justement là pour que ces nouvelles équipes puissent se développer progressivement. Les matchs ont par exemple lieu le dimanche pour justement permettre aux joueurs d’avoir une activité pendant la semaine. L’Open Tour quant à lui doit rester une compétition amateur.

France Esports est très attaché à la structuration amateure et souhaite en partie se calquer au système de fédérations du sport. Vous êtes d’ailleurs l’un des représentants du collège des éditeurs.

En sachant qu’un jeu comme League of Legends est la propriété intellectuelle de son éditeur, à quel point la construction de fédérations, calquées sur celles du sport, est-elle possible ? Comment sont vues les stratégies de Riot par les autres éditeurs (notamment sur la structuration de l’écosystème amateur) ?

Compte tenu de la variété et la diversité des jeux, il me semble difficile à court terme d’avoir une fédération qui chapeaute l’ensemble des écosystèmes esportifs existants sur les différents jeux même si cela est déjà arrivé avec la KeSPA en Corée.

Nous avons la chance avec France Esports d’avoir un modèle unique où joueurs, organisateurs d’événements et éditeurs peuvent échanger sur le développement de l’esport en France. Cela permet également d’avoir un organisme qui sert de point de contact unique avec les acteurs publics.

Chaque éditeur met en place l’écosystème qui lui paraît le plus pertinent vis-à-vis de sa communauté et des spécificités de son ou ses jeux. Plus les éditeurs investissent dans la structuration de l’écosystème amateur, plus cela permet de sensibiliser les acteurs externes et favorise le développement de la pratique esportive.

Comment Damien Ricci et Riot France imaginent l’avenir de l’écosystème français de League of Legends ?

A date, les différentes ligues sont en place, des passerelles ont été instaurées pour favoriser la détection et le renouvellement des talents et des équipes. Nous allons maintenant travailler sur la partie communication pour donner le plus de visibilité possible aux équipes et aux joueurs engagés dans nos compétitions. Nous souhaitons conserver ce système de ligues ouvertes où tout joueur compétitif peut se jauger par rapport aux autres compétiteurs et être en mesure d’atteindre le plus haut niveau s’il en a les capacités.

L’entretien avec Damien Ricci, bien qu’il soit déjà revenu sur ces questions avec nombre de mes collègues journalistes, nous en apprend plus sur la structuration de l’écosystème français de League of Legends, et la vision globale de Riot France.

L’accent a été placé sur la relative ouverture des ligues, et la possibilité pour les joueurs de progresser par un système de vase communicants entre l’Open Tour, la Division 2 et la Ligue Française de League of Legends.

Les liens qu’ont commencé à tisser les mondes du sport et de l’esport vont très certainement se renforcer au fil des années, étant donné les bienfaits que chacun retire de l’autre. Damien Ricci va même jusqu’à estimer une accélération de la professionnalisation de l’écosystème esportif grâce aux apports des clubs sportifs (expertise, infrastructures…)

Une relation qui pourrait bien impacter l’ancrage de ces clubs sportifs et esportifs dans leur ville, participer au storytelling local et au rayonnement de la région et/ou de la ville. Une poule aux oeufs d’or pour les élus locaux, qui voient d’un très bon oeil l’écosystème esportif depuis quelques années.

Désormais, la balle est dans le camp de l’éditeur. Comme le disait Damien Ricci, l’étape-test de l’Open Tour et la première année de la LFL ont permis de poser les bases de compétitions françaises saines et reliées entre elles par un système ouvert (promotion/relégation).

L’accent mis sur la communication des équipes et des rivalités entre joueurs a été une des premières grandes stratégies de 2020, et ont été notamment impulsées par Julien « Imso » Hubert et les équipes de la LFL.

La structuration LFL ↔ D2 ↔ OTF a déjà en partie commencé et est porteuse de beaux storytelling. Damien Ricci, et plus globalement la branche française de l’éditeur, fera le point en fin d’année 2020 sur ce qui a fonctionné ou pas, et ce qu’il reste à améliorer pour construire un écosystème français made by Riot qui tienne la route sur le long terme.

Objectif : structurer l’écosystème de telle manière qu’un jour, des joueurs ayant commencé sur Clash se retrouve en LEC. La route sera longue, mais bien plus envisageable que par le passé. Joueurs et joueuses talentueux, la route est toute tracée.

Réagissez !

- Il n'y aucun commentaire pour le moment -