L’esport à la télévision française, motivation et contrainte

La télévision est à l’heure actuelle un média très puissant en France et dans le monde. Pourtant, les médias télévisuels français souffrent d’une perte d’audimat constante depuis plusieurs années. D’un autre côté, l’esport est un domaine qui grandit à une vitesse folle. La télévision essaye donc de capter ce marché mais est-ce pour autant faisable ?

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L’esport, proie de toutes les attentions

Depuis maintenant quelques années, l’esport est épié de toutes parts. Longtemps décrié et même moqué, le gain financier possible prend tellement d’ampleur que de nombreux investisseurs s’y intéressent.

Une croissance quasi exponentielle

Le mois dernier (octobre 2017), une étude de iDate, centre d’étude et de conseil en Europe spécialisé dans l’analyse des secteurs des Télécommunications, de l’Internet et des Médias, a rendu ses estimations concernant l’évolution du marché de l’esport. Il pourrait bien peser plus d’un milliard d’euros d’ici la fin 2018. Pour avoir un ordre de grandeur, c’est autant que la Formule 1. La différence est que la F1 a une croissance annuelle autour des 1 % quand l’esport, malgré son jeune âge, jouit d’une croissance avoisinant les 20 % annuels. Selon cette même étude, en 2021, ce marché pourrait tripler de volume passant à 3 milliards et bien plus encore en 2030 avec 10 milliards d’Euros.

eSport economie projections

A l’heure actuelle, la poule aux œufs d’or est bien l’esport et les médias ne s’y sont pas trompés. Depuis plusieurs mois maintenant, la télévision (française pour notre sujet) a déjà fait de nombreuses tentatives pour offrir du contenu dit esport.

Des moqueries pour toute considération

Quand le phénomène esport et même plus globalement Youtube Gaming et Twitch sont arrivés aux oreilles des médias, ce sont d’abord les moqueries que nous avons pu entendre. Loin d’imaginer l’ampleur de ce qui était en train de se produire, la télévision n’a pas pris au sérieux ces nouveaux professionnels du jeu vidéo, qu’ils soient joueurs ou animateurs.

On se souvient de la réaction malheureuse du malgré tout talentueux Antoine de Caunes sur le plateau du Grand Journal de Canal+. En 2014 lors du rachat de Twitch par Amazon, cette annonce avait orienté la chronique sur une présentation de Twitch. Cette dernière tournait au ridicule le principe de la plateforme ainsi que la vie des streamers mais surtout des viewers. L’émission n’avait pas anticipé la réaction des internautes, car tout se sait sur internet. Le Grand Journal a exprimé ses excuses peu de temps après.

Plus récemment en 2015, toujours sur le plateau du Grand Journal, Squeezie et Cyprien étaient les invités de Maiténa Biraben. La présentation de ces deux youtubers de renom avait tourné à la limite de l’irrespect. La qualité journalistique des personnes travaillant et présentant l’émission laissait clairement à désirer. Sans doute considéraient-ils que les métiers de “Youtuber” et “Twitcher” n’étant pas de vrais métiers, ils ne se sentaient donc pas obligés de faire du vrai journalisme avec une vraie interview.

Des prémices peu concluants

Et pourtant l’esport intéresse désormais la télévision. Même si le jeu vidéo existe à la télévision depuis un moment, l’esport n’est pas comme le jeu vidéo. On y parle compétition, phénomène de société et surtout on ne touche qu’une frange des joueurs de jeu vidéo. Les tentatives restent discrètes mais constantes. Le groupe Canal, pourtant à l’origine de nombreuses moqueries, reste le plus actif dans les tentatives de contenus télévisuels esport. Le Canal Esport Club est actuellement l’émission avec la plus grande longévité en France à ce jour. Cette émission hebdomadaire propose une formule qui a fait ses preuves comme le Canal Football Club, mais adaptée à l’univers esport.

A cette émission, C8 (groupe Canal) y ajoute un contenu compétitif. E-Sports European League présenté par Capucine Anav propose une compétition de Counter-Strike: Globale Offensive (CS:GO) sur plusieurs semaines avec à la clé 20 000€ tout de même. En revanche, cette émission n’est programmée que dans la nuit du dimanche au lundi à 00h35.

TF1 avait même évoqué la possibilité d’une télé-réalité basée sur l’univers de l’esport. Une rumeur qui, pour le moment, n’a pas donné suite à ce projet qui paraissait complètement fou et surtout non maîtrisé.

Avant eux, l’Equipe 21 proposait déjà un contenu esportif en lien avec leur domaine : le sport. Tous les vendredi soir en prime time, E-Football League se jouait sur la chaîne de la TNT en 2016. Mais l’Equipe21 n’en était pas à son coup d’essai. Ils sont les pionniers du genre télévisuel et ce dès octobre 2015. Ils avaient alors retransmis la finale de la coupe du monde ESWC FIFA 16.

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Pourquoi la télé tient-elle tant à devenir un diffuseur d’eSport ?

Premièrement, l’esport est un marché lucratif qui tient une croissance quasi exponentielle, nous l’avons vu en première partie. De plus, le support de ce domaine est visuel, et donc la télévision se doit de s’approprier ce nouveau contenu si elle veut survivre. Car c’est bien de survie que nous parlons pour la télévision.

La télévision ne capte plus autant qu’avant

La télévision telle que nous l’avons connue est en train de mourir. Avec internet et les nouveaux moyens de communication et de diffusion de contenus audio-visuel, la télévision a du souci à se faire. Les replays, Netflix, et autres contenus à la demande répondent directement à l’attente du spectateur. Avec internet, c’est la même chose. L’expression : “Le client est roi” n’a jamais été aussi vraie.

Pour illustrer cela, les chiffres du CSA, bien qu’étant de 2015, montrent déjà une tendance qui s’est intensifiée ces dernières années. Depuis 2011, le temps passé devant la télévision diminue chaque année. En moyenne, les français passaient 3 heures et 41 minutes par jour devant la télé en 2014. C’est 5 minutes de moins qu’en 2013 et 9 de moins qu’en 2012. Cela en sachant que les tranches d’âges entre 4 et 34 ans sont déjà celles regardant le moins la télévision. En 2014, les 4-14 passaient en moyenne 1 heure et 58 minutes devant la télévision pour 2 heures et 26 minutes pour les 15-34 ans. Des moyennes bien en dessous de celle générale et qui tendent à diminuer encore plus.

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A cela il faut ajouter la baisse des parts de marché sur les revenus publicitaires. Cette baisse est légère mais constante. En revanche, les revenus publicitaires sur internet sont en forte hausse. De 14% en 2010, les revenus publicitaires liés à internet pesaient 24% de parts de marché en 2014 sur un volume global similaire autour de 10.4 milliards d’euros nets. De fait, les recettes des replays sont en très nette hausse. C’est pourquoi les chaînes de télévision s’axent de plus en plus sur ce mode de consommation plus adapté pour le spectateur mais qui amplifie par conséquence cette fuite des écrans de télévision. La télévision participe en quelque sorte à la mort de son modèle.

Avec une diminution de leurs revenus et un public qu’ils ne captent plus, les médias télévisuels voient en l’esport (avec sa forte croissance) un moyen de faire d’une pierre deux coups. Rattraper le public internet (générations digitales et Millénials) pour regonfler leurs revenus publicitaires.

L’esport, extension du sport traditionnel

Comme nous venons de le voir, la télévision est en perte de vitesse. Un seul domaine parvient à maintenir des audiences correctes et même à être en croissance : le Sport. En termes d’audimat et de revenus, le sport est le seul domaine en croissance constante à la télévision. Entre 2011 et 2015, sur les 10 meilleures audiences tous domaines confondus sur les chaînes gratuites, 7 étaient des programmes sportifs. De plus, le marché des droits sportifs en France ne cesse de croître. S’élevant à 510 millions d’euros en 2000, cette valeur culmine à 1,315 milliard d’euros en 2015.

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Seul domaine en forte croissance, l’esport est vu par les médias télévisuels et comme une extension du sport. L’esport est un domaine nouveau mais qui détient tous les codes du sport : championnat, spectacle, intensité et supporters.

La télévision a donc tout intérêt à attirer l’esport sur leurs antennes. A l’heure actuelle, les audiences sont très faibles et incomparables avec le sport, notamment le football. En lui appliquant les recettes du sport, le domaine pourrait bien connaitre une croissance exceptionnelle pour devenir une porte de sortie pour la télévision.

Mais ce qui ce fait sur internet n’est pas systématiquement transposable à la télévision. La télévision française est régie par des règles qui ne sont pas les mêmes qu’internet.

Le poids du CSA vis-à-vis de l’eSport à la télévision

L’esport, c’est globalement du jeu vidéo où les joueurs vont se confronter sur différents univers. Nous l’avons vu précédemment, les jeux esports les plus populaires sont basés sur une certaine forme de violence atténuée par le côté vidéo-ludique. C’est le cas pour League of Legends, Clash Royal, ou  Starcraft 2. Mais l’exemple le plus frappant de violence dans l’esport est Counter-Strike: Globale Offensive. Ce jeu de tir par équipe est le plus réaliste de tous avec un langage des plus explicites. D’un côté nous avons les terroristes et de l’autre les anti-terroristes. Inconcevable d’entendre cela à la télévision française, le CSA y mettrait fin immédiatement surtout vu le contexte sociétal dans lequel nous vivons actuellement.

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La signalétique jeunesse

Au delà de l’aspect sociétal, il est surtout question de protection de la jeunesse pour le CSA. L’esport s’adresse à un public jeune, et parfois très jeune. Or, la signalétique a une incidence sur les programmes de télévision.

Dès lors qu’un programme est classé “déconseillé au moins de 12 ans”, le programme est rarement placé avant 22h dans une programmation. Or, passé 22h, le jeune public n’est généralement plus devant la télé. Pour qu’un programme soit déconseillé au moins de 12 ans, il doit simplement avoir recourt de manière répétée à la violence physique ou psychologique. Les jeux esport mis à part Hearthstone ou Fifa sont généralement tous dans cette catégorie.

L’esport à la télévision se voit immédiatement opposer des contraintes réglementaires.

ES1 première chaîne 100% esport en France

Annoncée il y a quelques semaines, ES1 va devenir la première chaîne eSport en France. Elle sera lancée le 1er décembre 2017. Pour la première fois en France, une chaîne de télévision va se spécialiser sur ce domaine. La programmation sera axée sur 4 contenus distincts : des magazines, des sessions de jeu, des retransmissions de compétitions, et des documentaires exclusifs.

ES1 chaîne eSport

Pour Bertrand Amar, initiateur du projet chez Webedia :

« La chaîne a pour ambition de fédérer l’ensemble du secteur français de l’esport, en lui donnant accès à une audience élargie, et de collaborer avec les organisateurs de compétitions ainsi qu’avec les producteurs de référence du marché comme O’Gaming, Armateam, GamersOrigin ou encore Zqsd ».

Même si la chaîne a reçu l’accord du CSA, pour les raisons évoquées précédemment, notamment sur la signalétique, peu de chance d’avoir des compétitions en direct. Elles seront sans doute pour une majorité rediffusées à une heure plus tardive. Tout dépendra du choix des jeux, en journée du Fifa, Hearthstone, et plus la soirée avancera plus la chaîne pourra diffuser des jeux à connotation violente comme CS:GO passé 22h.

C’est une première mais celle-ci reste sur une chaîne payante. Elle reste néanmoins une étape essentielle pour tester divers programmes pour un format télévisé. Nul doute que les programmes esport vont se multiplier à l’avenir.

Après étude des différents paramètres de ce sujet, il n’y a rien de surprenant à ce que la télévision s’intéresse de près à l’esport. Entre sa croissance économique, et sa marge de progression en matière d’audimat, l’esport fait rêver. La télévision en difficulté cherche de nouveaux marchés pour palier leurs pertes financières des dernières années. En revanche, vouloir reproduire internet ne sera pas aisé pour la télévision. Le CSA veille au grain et les règles liées à la signalétique handicapent fortement la télévision dans son accession à l’esport.

S’il y a une chose qui pourrait accélérer le phénomène, ce serait la reconnaissance de l’esport par les politiques. Bien des projets sont déjà en route avec diverses études comme le rapport intermédiaire sur la pratique compétitive du jeu vidéo en 2016 rendu par les deux parlementaires Rudy Salles et Jérôme Durain. A cela, on peut rajouter la loi République Numérique, portée par Axelle Lemaire ancienne secrétaire d’état chargée du numérique également en 2016.

2017 a été l’année de l’explosion de l’esport à la face du grand public et des médias. 2018 devrait être l’année où il devrait dévoiler son plein potentiel dans les médias. Mais pour avoir une émission ou une compétition en direct à une heure de grande écoute, selon le jeu, la signalétique CSA devra sans doute revoir son jugement vis-à-vis du jeu vidéo.

Pour l’heure, notre mode de consommation via internet reste le plus complet, précis et libre dans ses formules.

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