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Les streams “Hot Tub” sont au coeur des discussions sur Twitch. Avec le succès relatif de certaines créatrices de contenus, des polémiques ont commencé à fleurir sur les réseaux sociaux. La suppression des revenus publicitaires d’Amouranth par Twitch, sous pression des annonceurs, et des critiques qui ont accompagné cette sanction, ont contraint la plateforme à prendre les devants.

amouranth hot tub
(© Stream d’Amouranth)

Si Twitch est resté longtemps la chasse-gardée des joueurs et joueuses de jeux vidéo, la plateforme a depuis vu émerger des créateurs et créatrices aux contenus divers et variés (musique, revues de presse, analyses cinémas, lectures d’ouvrages en live…)

Autrefois mineure par rapport aux jeux comme League of Legends, CS:GO ou Fortnite, la catégorie Just Chatting s’est peu à peu développée jusqu’à devenir la numéro un en termes de vues de la plateforme de diffusion.

Le Just Chatting s’est accompagné d’une atmosphère d’entresoi et d’une ambiance intimiste favorisant les relations entre les streamers et leurs communautés, avec ce que cela supposait en logistique (caméra centrée sur le streamer, ambiance néons…)

L’arrivée des streams Hot Tub, qui mettent en avant des femmes ou des hommes dans des piscines gonflables, n’a été que l’un des nombreux usages du Just Chatting. Mais son utilisation par des streameuses, Amouranth en fer de lance, a relancé les débats – en majorité provenant d’hommes – sur ce que les femmes devaient faire ou non de leur corps. Des propos flirtant entre l’élitisme, le sexisme, en passant par des arguments de protection des mineurs, à du slutshaming et de la misogynie.

Ce qui est mis en cause, ce ne sont pas les streams jacuzzi mais bien leur usage par des femmes tenues responsables de “voler des vues” aux “vrais streamers”, et de détériorer l’image des femmes et par extension de Twitch.

Le phénomène est cyclique : chaque année, des influenceurs aux larges communautés relancent les polémiques en pointant du doigt des streameuses. Des discours sexistes et misogynes qui participent au harcèlement des créatrices de contenus, déjà sous-représentées et victimes d’agissements sexistes sur la plateforme d’Amazon.

Les Hot Tub n’y font pas exception, et entre les propos problématiques et ceux qui les critiquent, la polémique enfle. Les créatrices de contenu, nombreuses et constamment dans la lutte pour leurs droits, reçoivent de temps en temps le soutien d’alliés, à l’instar de MisterMV.

Dans l’affaire des Hot Tub, c’est certainement la décision-sanction qui a touché la streameuse Amouranth qui a mis le feu aux poudres.

La streameuse s’était attachée à produire des contenus Hot Tub depuis plusieurs semaines, et a constaté au bout de plusieurs streams que ses revenus publicitaires avaient été supprimés. Sans aucun avertissement préalable, Twitch a suspendu de manière indéfinie la publicité sur sa chaîne, la privant de revenus publicitaires.

La plateforme a répondu à cette affaire via un communiqué, que nous analysons plus loin dans l’article.

On a voulu comprendre ce qui avait pu impliquer cette décision. Amouranth avait-elle enfreint une ou plusieurs règles de Twitch ? En relisant les lignes de conduite de la communauté Twitch, son cas pourrait tomber sous le coup des contenus à caractère sexuel.

On peut y lire qu’il est interdit de mettre en avant des contenus considérés comme sexuellement suggestifs. Cela inclut les “contenus ou une caméra principalement axés sur les seins, les fesses ou la région pelvienne, et les poses qui attirent délibérément l’attention sur ces parties”.

C’est bien là où le bât blesse : qu’est-ce qu’un contenu sexuellement suggestif ? Comment qualifier une action délibérée ? Malgré les exemples donnés, l’ensemble reste flou.

Selon le Trésor de la Langue Française, le caractère suggestif désigne ce « qui suggère des idées érotiques ». Encore une fois, on tombe sous le coup du subjectif.

Dans la partie “Nudité et tenues vestimentaires” de ses CGU, Twitch indique que “les personnes se présentant comme des femmes, nous vous demandons de couvrir vos mamelons. Il n’est pas permis de montrer la partie inférieure de votre poitrine. Le décolleté est autorisé tant que ces exigences de couverture sont respectées.”

Malgré ses efforts de communication, Twitch conserve dans ses CGU des éléments sexistes, qui impliquent une différence de traitement entre femmes et hommes. Une conséquence de la sexualisation du corps des femmes.

Une partie de ces éléments a probablement été retenue par Twitch et les annonceurs pour amputer Amouranth et d’autres streameuses de Hot Tub de leurs revenus publicitaires.

L’ambiguïté des termes des conditions d’utilisation permet à l’entité de conserver une marge de manoeuvre sur le contenu créé sur sa plateforme. C’est aussi les caractères unilatéraux et non-préventifs de la sanction qui ont soulevé les reproches d’une partie de la communauté.

Le stream des Among Meufs pour déconstruire le sexisme

Entretemps, et après l’essor de discours sexistes sur les réseaux sociaux, le collectif de streameuses Among Meufs s’est organisé pour produire un live intitulé “Stream Piscine : Le sexisme, c’est pas hot” pour revenir sur la polémique engendrée par les streams Hot Tub et des démonstrations de sexisme et de slutshaming qui ont suivi sur les réseaux sociaux.

(© Among Meufs)

Une initiative collective qui a été l’occasion pour les streameuses de discuter entre elles de ce qu’avaient engendré les débats sur les streams Hot Tub. Et de désamorcer les relents sexistes, misogynes et capitalistes qui y étaient liés. Les VOD de chacune des streameuses sont toujours disponibles sur leur chaîne respective (ici celle de Modiie, la VOD multi-live n’étant pas encore accessible sur Youtube).

Les discours accusant les femmes de l’univers du jeu vidéo et du streaming de se tromper de combat, de dégrader l’image de la femme, et celles d’autres femmes bien plus méritantes, ne sont pas novateurs. Ils sont le reflet des injonctions et des assignations que subissent les femmes depuis leur enfance, dans une société où plus que jamais la domination masculine s’exerce. Ce #BikiniGate, fait suite au Gamergate, au moment #MeToo dans le jeu vidéo, et aux critiques assénées aux femmes en décolleté qui ont aussi incarnés des figures de rejet dans le monde du streaming.

Sans oublier l’utilisation des termes d’e-girl, d’attention whore qui viennent rabaisser les femmes et leurs contenus (le premier parfois repris par des femmes du milieu du jeu vidéo ou du streaming pour renverser le stigmate).

C’est aussi toutes ces jeunes femmes sexualisées ou harcelées pour ce qu’elles étaient, d’Alice Bloody Girl à Julia Gameuse.

Alors, des femmes en maillot de bain, qui génèrent des revenus en utilisant leur corps (on a tendance à oublier toutes les compétences que nécessite la tenue d’un stream) : la cible était parfaite. Une sorte de prostitution 2.0, qui si l’on reprend l’argumentaire masculiniste, vient profiter de la misère sexuelle pour faire de l’argent.

En clair, et comme toujours, l’objectif est d’opposer les filles biens (dont la définition n’est jamais donnée par ailleurs) aux autres, qui sont érigées en figure de dégoût. 

Un rapide coup d’oeil aux discours sur les réseaux sociaux ou sur Twitch laisse à penser qu’une fille bien, c’est une liste non-exhaustive de conditions : ni trop prude, ni trop vulgaire, pas féministe, à l’écoute, pas hystérique, portée sur le sexe sans être une salope etc. En bref, tout un ensemble de notions subjectives, essentialistes, qui formalisent des injonctions et des assignations auxquelles les femmes doivent correspondre.

Forcément, faire du streaming de Hot Tub en usant de son corps pour produire du contenu, ça ne rentre pas dans ces cases. D’où la polémique ex-nihilo et les commentaires élitistes, sexualisants et sexistes qui ont suivi.

A tel point qu’il n’est pas rare de voir des viewers user de leur propre classification pour mettre en concurrence les femmes entre elles. Ces mécanismes de domination et de hiérarchisation ont même amené certaines femmes à incorporer les discours dominants (elles-aussi victimes du patriarcat).

Les streameuses Modiie et mDeetz du collectif Among Meufs ont répondu aux questions de la journaliste Pauline Ferrari, dans son article sur le #Bikini Gate, que je vous invite à lire !

Vers une crainte de l’empowerment des femmes

Ce que traduisent les discours sexistes entendus ces dernières semaines sur les streameuses, c’est la crainte d’un empowerment, où les hommes n’auraient plus leur mot à dire.

Que ce soit des exemples de femmes qui postent des photos dénudées d’elles sur les réseaux sociaux, qui créent du contenu érotique, ou qui usent de leur corps en stream Hot Tub.

En reprenant le contrôle de leur corps et de l’usage qui en est fait, ces femmes renversent les injonctions et les assignations qui leur sont imposées.

Il n’est pas rare d’entendre des retours négatifs sur les choix de certaines femmes de vendre leur corps. L’expression “vendre son corps” nous ramène très vite aux cas de femmes (forcément, puisqu’un homme ça ne vend pas son corps : c’est faux) escortgirl, camgirl, ou d’étudiantes qui se prostituent pour survivre.

La vente du corps n’est pas uniquement liée au corps sexualisé. Quid des femmes de ménage et des ouvrières qui vendent leur corps et leur force de travail contre un salaire misérable ? Des mannequins, qui subissent les normes de minceur parfois poussées à l’extrême, pour convenir aux grandes marques ? D’une manière ou d’une autre, dans un monde capitaliste, nous vendons tous et toutes notre corps.

On pourrait terminer ainsi, et dire que ce qu’il faut abolir, ce ne sont pas les streameuses de Hot Tub. Ce qu’il faut abolir, c’est le capitalisme.

Twitch répond aux polémiques, et crée la catégorie Pools, Hot Tub and Beaches

Le vendredi 21 mai, trois jours après le tweet d’Amouranth, Twitch a publié son communiqué sur le cas des Hot Tub. Les équipes de communication de la plateforme d’Amazon ont commencé par désamorcer une partie des polémiques en prenant clairement position.

“Tout d’abord, personne ne mérite d’être harcelé pour le contenu qu’il choisit de diffuser, son apparence ou son identité, et nous prendrons des mesures contre toute personne qui perpétue ce type de toxicité sur notre service. Deuxièmement, bien que nous ayons des directives concernant le contenu sexuellement suggestif, le fait d’être considéré comme sexy par les autres n’est pas contraire à nos règles, et Twitch ne prendra pas de mesures coercitives contre les femmes, ou quiconque sur notre service, pour leur apparence.”

Twitch maintient qu’en dehors des maillots de bain (dans un contexte de plages, jacuzzi, piscines), des écritures sur le corps et de la peinture sur corps, la nudité et les contenus sexuels explicites (qu’ils définissent par la pornographie, les actes sexuels et les services sexuels) ne sont pas acceptés sur sa plateforme.

Selon Twitch, le contenu sexuel suggestif est un élément complexe et difficile à appréhender et il suppose que ses règles ne sont pas tout à fait claires à ce propos.

La plateforme propriété d’Amazon en profite pour revenir sur le cas des revenus publicitaires, et fait son mea culpa

“Sur Twitch, les marques peuvent décider où et quand leurs publicités apparaissent. Aujourd’hui, elles peuvent cibler ou éviter certaines catégories de contenu et signaler les chaînes qui ne respectent pas leurs normes. Cela signifie que Twitch, dans de rares cas, suspendra la publicité sur une chaîne à la demande des annonceurs […] Nous avons récemment suspendu la publicité sur certaines chaînes qui avaient été signalées par la majorité de notre base d’annonceurs, sans les en informer. Nos créateurs comptent sur nous, et nous aurions dû avertir les streamers concernés de ce changement avant qu’il ne se produise – c’était une erreur de ne pas le faire. Nous travaillons avec les créateurs individuels pour résoudre leurs problèmes spécifiques et restaurer les publicités le cas échéant.”

Finalement, la plateforme a décidé de créer une catégorie “Piscines, Jacuzzi et Plages”. Bien que cette nouvelle soit un beau pied de nez aux détracteurs et aux sexistes en tous genres, le communiqué ne répond qu’à demi-mot sur les conditions qui permettent à un ou plusieurs annonceurs de couper les valves des revenus publicitaires, malgré le respect des lignes de conduite et des conditions d’utilisation de Twitch.

Une décision qui pourrait aussi produire des vagues de harcèlement bien plus importantes et ciblées, puisque les créatrices de contenus sont facilement repérables en passant par la catégorie (avant il fallait fouiller un minimum pour en trouver).

Enfin, il serait de bon ton que Twitch prenne à bras le corps les problématiques de sexisme et de harcèlement sur sa plateforme. Ce qu’ils avaient déjà commencé à faire l’année dernière, mais sans que cela soit suffisant pour permettre aux créatrices de contenus d’évoluer sereinement dans le milieu du streaming.

On observe bien les limites de la stratégie libérale de Twitch en termes de modération. Il serait temps de passer au niveau supérieur, en incluant les créatrices de contenu dans les discussions pour proposer une véritable stratégie de lutte contre le harcèlement.

Les communiqués ne doivent pas être qu’une réponse-pansement aux polémiques.

Il y a les mots, et après il y a les actes. On attend.

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