Dossiers

Depuis 2017 et l’article 102 de la loi pour une République numérique, les joueurs professionnels de jeux vidéo compétitifs sont reconnus par l’État français. Les clubs esportifs français ont la possibilité de faire la demande d’un agrément auprès du ministère de l’économie, leur permettant d’employer leurs joueurs en CDD spécifique. L’initiative pourtant bien accueillie par la majorité des acteurs du secteur est de plus en plus délaissée voire ignorée par les clubs. J’ai rencontré Stéphan Euthine, directeur de LDLC OL et président de France Esports pour tirer au clair les avantages et les inconvénients de ces nouveaux contrats de joueurs dans l’esport.

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Axelle Lemaire présentait son projet de loi à Bercy en 2015 (© Denis ALLARD/REA)

Le décret n° 2017-872 de la loi pour une République numérique de 2017 a permis de reconnaître le travail de joueur professionnel de jeu vidéo compétitif. Depuis, les entreprises et associations peuvent faire la demande d’un agrément ministériel leur permettant de salarier des joueurs professionnels de jeux vidéo compétitifs à l’aide d’un Contrat à Durée Déterminée (CDD) spécifique directement emprunté au mouvement sportif.

Pour ce faire, l’Etat a construit une définition du joueur professionnel : le joueur professionnel salarié de jeu vidéo compétitif est défini comme toute personne ayant pour activité rémunérée la participation à des compétitions de jeu vidéo dans un lien de subordination juridique avec une association ou une société bénéficiant d’un agrément du ministre chargé du numérique, précisé par voie réglementaire.

En 2017, seules trois entités avaient demandé et obtenu l’agrément : Team LDLC, GamersOrigin et l’Olympique Lyonnais. Aujourd’hui, à l’heure où ces lignes sont écrites, et selon le site du gouvernement, neuf structures sont agréées : les trois précédemment citées, le LOSC, Team Vitality, Esport Aero Association (Airbus pour OOB Team), Stade Rennais Football Club, Team MCES et TIDES (ROG Esport).

Elles sont les seules à pouvoir émettre un CDD spécifique auprès des joueurs professionnels de jeux vidéo compétitifs. Les autres clubs esportifs français possèdent eux-aussi en leur sein des équipes et/ou des joueurs semi-pro ou professionnels, mais ces entités n’ont d’autres choix, lorsque cela concerne uniquement les compétitions, que de passer par des contrats de prestation ou de sponsoring. Les CDD ou CDI ayant été contractés avant la création de l’agrément ne portaient pas uniquement sur la compétition (streaming, événementiel, animations…)

Pourtant, certains d’entre eux n’ont pas fait de demande d’agrément. C’est notamment le cas de Solary comme l’expliquait très justement Sébastien « Drijoka » Chenaf lors des assises de l’esport.

« Pour Solary par exemple je ne l’utilise pas parce qu’on n’a rien compris à ces contrats-là, comment ils fonctionnent entre les saisons, les vacances… Et notre avocat – puisqu’on a un conseil juridique – nous a dit de ne pas l’utiliser parce que c’est inapplicable. Ça n’a même pas été un enjeu. » (Sébastien Chenaf, WSC Group)

De nombreuses critiques ont été adressées à ces nouveaux contrats et il me semblait pertinent de faire le point sur les contrats de joueurs dans l’esport en France. Pour en apprendre plus, je me suis entretenu avec Stéphan Euthine, directeur et co-propriétaire de Team LDLC (devenu depuis LDLC OL) et président de France Esports.

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Bonjour Stéphan, est-ce que tu peux te présenter pour les personnes qui ne te connaissent pas, et nous dire en quoi consiste ton travail chez LDLC et France Esports ?

Je suis le directeur de la structure Team LDLC et l’agence qui gère cette structure qui s’appelle LDLC Event. Je suis dans l’esport professionnellement depuis 2009 pour le compte du groupe LDLC. Depuis 2016, on a professionnalisé nos actions en créant la structure LDLC Event – qui est une filiale du groupe LDLC – qui va gérer toutes les activations esport du groupe. Dès 2016, on a travaillé sur la création de l’association France Esports puisqu’on avait un souci avec nos modèles économiques. Avec les différents acteurs de l’esport français, on s’est réuni autour d’une table et on a porté ce sujet-là au niveau du gouvernement auprès d’Axelle Lemaire qui nous avait détecté via le SELL. A partir de là, on a lancé l’association sous son marrainage avec l’idée de fédérer tout l’écosystème.

En 2017, on a lancé l’association sous sa forme actuelle, dont j’ai pris la présidence. J’en suis à mon deuxième mandat puisque j’ai été réélu en septembre dernier.

J’aimerais revenir avec toi sur l’histoire des contrats de joueurs dans l’esport. A partir de quel moment on a commencé à voir des joueurs dans des structures qui étaient payés pour jouer, et ce peu importe le type de contrat ?

Ça a commencé très tôt. Bien avant 2010, on avait des joueurs qui touchaient des rémunérations, soit de structures, soit des premières marques puisqu’il existait déjà des petites notions de sponsoring. La problématique qu’on avait, c’est qu’à l’époque il n’y avait aucun encadrement juridique et la plupart des joueurs n’avaient pas de statut légal. Les versements d’argent qui étaient perçus étaient souvent au black, il faut être réaliste, et réalisés par des moyens détournés comme l’utilisation des paypal.

En arrivant avec le groupe LDLC et avec d’autres sociétés sérieuses, on s’est posé la question de savoir comment on pouvait payer un joueur de jeu vidéo ou un influenceur sans qu’il n’ait de statut. On s’est tous rendus compte qu’on avait cette problématique de contractualisation qui n’était pas possible avec des gens qui n’ont pas de statut légal. Et dont l’embauche n’était pas possible puisque la reconnaissance professionnelle de cette activité n’existait pas.

On était devant un flou juridique, ce qui fait que certaines structures qui n’étaient pas trop regardantes sur la comptabilité se permettaient de sortir des caisses noires. Nous lorsqu’on est arrivé, on a eu ce format d’association qui nous est venu à l’idée. C’est-à-dire qu’on avait des joueurs qui se regroupaient en association et à laquelle on versait une somme. Ensuite, elle gérait sa comptabilité comme elle l’entendait.

Après une année sous ce format-là, on s’est rendu compte que même en faisant ça, si on avait un intermédiaire qui ne respectait pas les règles, on était en défaut aussi en tant que société. Donc on ne pouvait plus continuer sous ce format.

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LDLC a désormais un partenariat avec l’Olympique Lyonnais, preuve de sa légitimité et de son sérieux dans le secteur (© LDLC OL)

J’imagine que la question de l’autorité des éditeurs sur leur propriété intellectuelle s’est aussi posée. Est-ce que chez LDLC vous avez dû réajuster vos contrats pour permettre à certains de vos joueurs de rentrer dans le moule de certaines règles de compétitions ?

On l’a à partir du moment où on a un contrat qui est réalisé avec l’éditeur. Pour les ligues fermées, tu as un contrat qui est passé avec l’éditeur, qui lui t’offre une batterie de services et va inclure notamment la protection de tes contrats de joueurs dans l’esport. On a une problématique avec les joueurs pour le mercato car on n’a pas d’entité fédérale comme dans le sport qui vient t’obliger à respecter le format de mercato. La seule entité qui pourrait protéger tes contrats de joueurs, c’est l’éditeur de jeu. C’est-à-dire que dans ce cas-là, il faut un cadre où l’éditeur valide ton contrat pour que ça protège le club dans l’écosystème pour le rythme des mercato. Par contre, il y a des contraintes dans le contrat, parce qu’il faut assurer à l’éditeur que le contrat fait avec le joueur est bon et le protège bien.

Ça pour moi ce n’est pas un mal, c’est même un besoin. Le problème, c’est qu’on a peu d’éditeurs qui viennent en renfort sur les contrats de travail et qu’on laisse faire un peu tout et n’importe quoi. On a encore certains clubs qui peuvent se permettre d’émettre des contrats qui sont des fois farfelus. On a eu des joueurs qui étaient en contrat avec des clubs, et qui sont venus soumettre leur contrat à France Esports parce qu’ils n’étaient pas payés ou qu’ils avaient des problématiques avec leur club. Certains n’avaient aucune valeur légale : ce n’est pas un avocat qui les avait rédigés.

Il y a un devoir et un travail d’information à faire auprès des joueurs pour qu’ils comprennent ce qui doit exister dans un contrat, et ce qui ne peut pas exister. Mais comme on n’a pas de contrat-type, c’est difficile d’aller proposer une formation aux joueurs qui leur dit ce qu’il y a dans un contrat (puisqu’il existe plusieurs typologies). On est aussi devant des joueurs qui brillent tellement par le fait de pouvoir être embauchés par une structure et de devenir professionnels, qu’ils ne regardent même pas le contenu du contrat. Parce qu’ils font confiance à leur structure et ils vivent leur rêve. D’expérience, on oblige nos joueurs à ramener les contrats chez eux, à les lire pendant plusieurs jours avant de les signer.

Surtout qu’il y a une offre assez multiple de contrats de joueurs dans l’esport : les CDD spécifiques, de sponsoring ou de prestations. Sur quels critères un club se base pour proposer tel ou tel contrat à un joueur ?

C’est comme n’importe quel sport, ça va dépendre de tes communautés. Tu as certains esports qui ont une partie streaming importante, d’autres pas du tout. Pour CS ou LoL, on n’a pas forcément des clubs qui demandent des streams pour ses joueurs. Si d’autres clubs demandent du stream, on est plus sur un contrat de prestation dans ce cas-là. Concernant les contrats de sponsoring, on vient sponsoriser un joueur par rapport à son activité esportive. Après, on peut avoir un contrat hybride : il peut avoir une activité sponsorisée avec en plus des prestations qu’il peut réaliser pour son client. Il n’y a pas une typologie de contrats spécifique au sponsoring ou à la prestation, c’est un contrat global sur lequel on indique l’ensemble des actions qui vont être menées par rapport à une rémunération. On peut avoir du sponsoring pour de l’affichage, avec une notion d’affichage de marque et de représentation. Et de l’autre côté des prestations, qui peuvent être de présence sur des stands.

Quand t’es sponsorisé par une marque dans le sport, tu as des devoirs de représentation. On peut te demander de venir à une soirée spéciale et ça fait partie intégrante du contrat. C’est la même chose pour l’esport.

En 2017, la loi pour une République numérique a permis aux structures d’avoir un agrément pour employer en CDD les joueurs, une première en France. Est-ce qu’on peut revenir sur comment cette décision a été prise historiquement ?

La rémunération des joueurs avec contrat devenait vraiment nécessaire. En 2014, lorsqu’on avait nos joueurs de la belle époque de la DreamHack sur Counter-Strike, on a commencé à travailler le statut d’auto-entrepreneur avec eux. Mais avec des contrats qui étaient très ambiguës et requalifiables parce qu’il n’y avait toujours pas de cadre qui désignait leur activité professionnelle. Ces contrats de simple sponsoring étaient trop légers. Ils ont été très vite concurrencés par l’étranger qui est arrivé avec des contrats ficelés dans le droit d’autres pays, qui eux permettaient d’avoir un paiement des joueurs sans aucune ambiguïté et avec une structure juridique derrière. Alors que de notre côté, on n’avait aucune protection, que ce soit au niveau des employeurs ou des employés, entre le prestataire et son client.

En 2015, on n’a pas pu conserver nos joueurs, d’abord pour une question de budget et aussi parce que nous n’étions pas prêts à trouver une solution pérenne en termes de contrats de joueurs dans l’esport.

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Les anciens de LDLC – et MoMaN – lors de leur victoire à la DreamHack Winter en 2014 (© HLTV)

En 2016, et suite à l’étude du sénateur Jérôme Durain et du député Rudy Salles, on a eu la réflexion de créer une reconnaissance de l’activité esportive sous le même format que l’activité sportive pour accéder aux modèles de contrats à durée spécifique du monde du sport. A partir de ce moment, il y a eu un travail sur la loi pour une République numérique pour intégrer deux articles de lois. Le premier pour légaliser l’organisation d’événements, et le second pour reconnaître l’activité professionnelle de jeu vidéo. Le tout en mettant à disposition l’outil sportif qui correspondait au mieux au regard des institutionnels en place.

On a pu activer via un agrément l’utilisation de ces contrats qu’on a tous essayé. Et on s’est très vite heurté à des difficultés liées à ces contrats. La première, c’était la concurrence via les autres formats de contrat étrangers. Tout simplement parce que dans le monde du sport, quand on joue, et qu’on joue dans un club, on habite à côté de son club. Dans le monde de l’esport, étant donné qu’il n’y a pas de frontières, on n’est pas obligé d’habiter à proximité du club pour lequel on joue.

On se retrouvait en concurrence avec des modèles étrangers sur notre format de contrat chargé à la française, donc à hauteur de plus de 80% sur les cotisations patronales et salariales mais qui impactaient complètement le coût d’un joueur par rapport au net qu’il touchait. Les contrats étrangers étaient beaucoup plus intéressants puisqu’on avait qu’une notion de charge entreprenariale, puisque les joueurs gardaient un statut d’auto-entrepreneur ou de sociétés qui leur permettait de dégager plus de nets.

On avait une concurrence à même niveau de salaire, qui était de plus de 40% sur les salaires. C’était très compliqué pour nous de gérer cette première compétition.

C’était effectivement un point sur lequel avait mis le doigt Guillaume Merlini sur le plateau d’ES1 en 2018. Lors de la table-ronde sur le statut des joueurs aux Assises de l’esport en février dernier, il y a eu une discussion autour de l’inapplicabilité du Code du Travail avec les spécificités du travail de joueur professionnel. Tu peux m’en dire plus ?

Les contrats de travail ont amené une autre problématique qui était celle de la gestion du cashprize. Ca implique que tout argent gagné par le joueur dans le cadre de son activité professionnelle revienne à son club et que celui-ci peut, s’il le désire, reverser une prime de performance. Seulement, historiquement les joueurs avaient négocié et pris le pas sur le contrôle des slots de compétition sur la plupart des jeux. Il y a eu un pouvoir qui s’est créé du côté des joueurs pendant les négociations de contrats pour mettre en place la quasi-totalité de récupération des gains des compétitions au profit du joueur et non pas du club. La plupart des clubs ont dû s’aligner sur ces contrats pour rester compétitifs et les clubs français avaient encore plus besoin d’être compétitifs parce que leurs contrats n’auraient pas été intéressants.

Seulement, dans le droit du travail français, il n’y a aucune possibilité pour ça. Ça veut dire qu’on ne peut pas utiliser de CDD spécifique et avoir la liberté de laisser son joueur gagner un gain. Le gain doit être absorbé par la société qui peut lui reverser la somme, mais pas à l’euro près parce qu’il est absorbé dans le chiffre d’affaire de la société. Ce qui veut dire que le montant de la prime serait complètement chargé par toutes les taxes françaises et le format de cotisations salariales et patronales qui viennent réduire très considérablement le montant de la prime. Ça a été un point très compliqué.

Ensuite, le deuxième point qui est venu en ligne de mire, c’est celui du temps de travail. Ce qui est complexe pour une structure esportive, c’est de limiter le temps de travail du joueur. Parce qu’il a besoin et a envie de travailler plus que ce qu’autorise la loi en termes d’horaires et que certaines compétitions le mette en position de passer plus d’heures en représentativité de sa société – et donc en tant de travail – que la loi ne le permet. C’est-à-dire que s’il va sur une LAN un samedi matin à 10h et qu’on lui dit « Tu vas jouer jusqu’à minuit », en France tu n’as pas le droit. Faire 10h-minuit, ça n’existe pas. En sachant qu’en plus il devait se relever le lendemain matin pour être dispo à 09h. Mais ça non plus on n’a pas le droit. Il faut douze heures de repos consécutives entre deux journées de travail.

Notre modèle de code du travail nous impose des rythmes qui empêchent l’activité compétitive. Déjà pour l’entraînement, c’est complexe parce qu’il est difficile pour une structure de dire quand un joueur joue à titre personnel ou professionnel. La barrière n’a jamais été définie.

Le contrat de travail ne permet pas de gérer ces temps-là. La plupart des structures qui ont essayé ces contrats se sont heurtées à toutes ces problématiques légales et sont revenues au format qui est de trouver un cadre de relation de sponsor avec le joueur, où il devient prestataire et indépendant. Soit il ouvre une structure personnelle, soit il ouvre une société. On a une relation de client à prestataire comme n’importe quelle société. Mais le problème que ça pose, c’est qu’on a un risque de requalification en contrat de travail vu la relation qu’on a avec le joueur. Et chaque club doit mettre en place des règles pour diminuer un maximum ces risques de requalification. D’un côté, c’est le joueur qui demande ce statut-là, qui demande à ne pas être en contrat de travail parce que ça ne l’intéresse pas et qu’il préfère être indépendant. A moins qu’on ait un contrat de travail avantageux pour lui, mais ce n’est pas le cas.

Le contrat de travail à durée spécifique qui était censé apporter de la sécurité aux joueurs ne lui en amène pas plus qu’avant puisqu’on peut arrêter ou renouveler un CDD spécifique tous les ans. On a plus de libertés qu’un CDD standard. Donc il n’y a pas de protections particulières pour le joueur. Ça n’amène qu’une seule chose : les cotisations retraites, l’assurance chômage, puisque certaines cotisations n’existent pas en indépendant.

On a des jeunes qui parient beaucoup sur le présent. Ils ont tendance à privilégier le court terme et donc à se positionner sur des contrats qui vont leur rapporter plus tout de suite, et essayer de capitaliser de leur côté. Plutôt que d’aller chercher du long terme parce qu’ils ne savent pas combien de temps va durer leur carrière.

Voilà où en est de nos échanges avec tous les autres clubs. On oscille encore avec certains qui ont encore du contrat de travail mais je pense que la plupart sont en train de revenir aux schémas précédents. Avec les assises de l’esport, l’idée va être de remettre autour de la table tous les clubs, qu’on liste bien tous nos problématiques vis-à-vis du schéma actuel du contrat de travail pour pouvoir, à l’aide d’avocats, présenter une proposition de modification de la loi. La loi en elle-même nous a juste autorisé à utiliser un modèle de contrat qui n’est malheureusement pas celui qui convient en l’état actuel. Maintenant, peut-être qu’il y a des solution dans le droit commun ou dans le droit du travail qui nous permettent d’arriver à un modèle qui correspond plus à la réalité et nous laissent compétitifs face aux modèles étrangers.

Ça va se construire avec un cahier de doléances qu’il va falloir réactualiser par rapport à l’année 2019, et le présenter à quelques avocats spécialistes du droit du sport ou du travail pour nous permettre de proposer à l’Etat une modification.

Le problème, c’est que l’Etat veut bien proposer une solution mais ils ne vont pas la trouver tout seul. Et c’est ce qui s’est passé : ils nous ont proposé une solution avec les contrats de travail spécifiques parce qu’on ne leur avait pas demandé de format. Eux nous ont proposé un format qui a été validé par méconnaissance du secteur.

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Rudy Salles, Axelle Lemaire et Jérôme Durain ont permis de donner un cadre juridique à l’esport (© Jérôme Durain)

C’est exactement ce que j’allais te demander. Avant même la création de l’agrément, les acteurs de l’esport et France Esports ont-ils eu un droit de regard sur ce qu’allait faire le gouvernement ?

On a pu intervenir sur le premier article de loi qui était celui des organisateurs, parce qu’ils partaient dans un très mauvais sens qui était quasiment l’interdiction pure et simple de tous les petits événements. On a trouvé un modèle pour permettre à tous les petits événements d’exister. Même si cette loi est un peu contraignante, on est sur une forme déclarative. Elle permet à tout le monde d’avoir son écosystème et elle protège les pratiquants. La loi n’est pas mauvaise, même si elle peut manquer de clarté.

Par contre de l’autre côté, effectivement, quand j’ai reçu l’article de loi et qu’on m’a dit qu’il allait être proposé à l’Assemblée, on a tout de suite envoyé nos alertes en disant que ça ne convenait pas à l’écosystème pour toutes les raisons que j’ai évoquées.

La problématique, c’est que l’article, pour des raisons de timing, a été présenté en l’état. Parce que de notre côté, on n’a pas su non plus proposer quelque chose. À l’époque, on n’avait pas les munitions pour proposer quelque chose. Ça traîne depuis 2017 et on tourne en rond. Il faut dire que ça concerne 200 personnes en France : les joueurs pro concernent une part insignifiante de l’offre salariale en France, donc on ne va pas bouger des montagnes pour 200 personnes, c’est un peu ce qu’on nous a expliqué et je le conçois tout à fait. Il faut juste trouver un moyen d’exister et surtout de protéger les joueurs et les clubs qui les embauchent pour tout ce qui est risque de requalification. Donc là, l’enjeu va être de proposer quelque chose. Le but sera de créer un atelier, qui se fera entre clubs et avocats, pour nous permettre de proposer une modification de loi en 2020, qui puisse s’insérer aussi dans le calendrier de modification de loi.

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L’entretien avec Stéphan a mis en lumière les difficultés auxquelles ont été confrontées, historiquement, les clubs et les joueurs vis-à-vis des prestations de ces derniers. Les prémices de l’esport semi-professionnel ont débuté en dehors de tout cadre juridique, avec des joueurs qui étaient simplement défrayés et/ou payés par des biais peu communs – pour ne pas dire illégaux.

La première solution de l’association des joueurs a laissé place à l’auto-entreprenariat, qui reste encore la norme malgré la création de l’agrément par le gouvernement.

Pour autant, la vision développée par Stéphan reste celle d’un gestionnaire de clubs, qui doit rendre prolifique son activité (ou en tout cas amenuiser un maximum ses pertes). L’agrément le place en porte-à-faux car il devient peu compétitif avec les contrats internationaux et doit s’assurer de respecter le code du travail. Les différentes facettes du travail de joueur restent malheureusement incompatibles avec le droit du travail français : 35h incompressibles, tournois de plusieurs jours voire semaines d’affilée, temps de repos différés…

L’objectif de cet article était aussi de recueillir les avis des joueurs sur leurs conditions réelles de travail et ce qu’ils souhaitent pour leur avenir.

Malheureusement, il s’avère que les joueurs sous contrats sont pris dans des enjeux et des luttes de pouvoirs. On les entend assez peu s’exprimer sur toutes ces questions et leur mutisme se cristallise lors des périodes de mercato où ils ont d’autant plus intérêt à être « clean » et à ne pas faire de vagues s’ils veulent être sûrs de préserver une bonne image auprès de leur futur club. Un fait bien mis en lumière par Stéphan.

C’est malheureusement la période du mercato… Après le mercato, ils pourront parler. Il y a toujours un danger quand tu parles trop parce que le club ne va peut-être pas vouloir te prendre. C’est dur d’avoir la voix des joueurs et ils ne s’expriment pas assez parce qu’il y a une crainte du marché du joueur. Parce que l’image que tu renvoies, c’est aussi ce qu’achète entre-guillemets le club quand il te sponsorise. Donc si tu renvoies une mauvaise image parce que tu es quelqu’un qui critique, il y a certains clubs qui peuvent être réticents à t’embaucher derrière. Du coup, les joueurs se camouflent un peu dans l’écosystème.

Ce qu’il nous manque, c’est des vieux de la vieille. C’est-à-dire des joueurs qui ont eu leur carrière et qui veulent s’impliquer plus politiquement. Mais le secteur est encore trop jeune pour avoir ça. Donc j’espère que dans les années à venir, on va avoir des joueurs à la retraite qui vont vouloir s’impliquer dans ce domaine parce qu’ils auront un vécu, une expérience et qu’ils voudront faire bouger les choses. Le problème, c’est qu’ils ont tous actuellement la tête dans le guidon et sont tous sur le marché. Et comme dans le monde du sport, ils ne parlent pas trop. Tant que tu es sous contrat, tu es assujetti à de la confidentialité par rapport aux données du contrat et aux problèmes d’images que tu peux renvoyer sur le club. Donc généralement, par crainte, tu ne dis rien. Ou alors tu dis des choses superficielles comme certains.

Mes demandes d’interviews de joueurs ont été elles-aussi aimablement refusées. La raison ? Parce qu’il y a effectivement une crainte de voir ses joueurs « dire n’importe quoi » et que la plupart « n’y connaissent rien ». Sans parler d’omerta, le silence des joueurs est préférable à de potentiels esclandres, et tout le monde y trouve son intérêt… sur le papier.

Les esportifs sont souvent jeunes, parfois mineurs, et ne disposent pas de toutes les connaissances (souvent très spécifiques) pour comprendre ce qui se joue véritablement en termes de droits du travail, d’intérêts pour les cotisations à la retraite ou aux assurances-chômage.

Il convient de rappeler, puisque c’est parfois un fait qui tend à se faire oublier, que sans les joueurs et leurs micro-transactions, les jeux esports ne tiendraient pas sur le long terme. Sans joueurs, les clubs n’auraient aucun intérêt d’exister puisque leur business model se basent quasi exclusivement sur eux, leurs performances et leur image de marque. Les joueurs sont le centre névralgique du triptyque qui les relie aux éditeurs et aux clubs.

Les objectifs dans les prochains mois et les prochaines années seront de protéger les joueurs, leur carrière et leur avenir en permettant aux clubs qui les embauchent de contracter des contrats de joueurs dans l’esport qui soient compatibles avec leur activité professionnelle.

Ce sera l’une des prochaines missions des clubs sous l’égide de France Esports. Mais il manquera toujours la voix des principaux intéressés, dont les intérêts semblent construits et définis par les clubs.

La création d’un syndicat des joueurs, bien que le secteur soit encore jeune, est aussi à envisager. De sorte à redonner du pouvoir décisionnaire aux joueurs, comme cela a été fait via le système d’association en LCS, sur CS:GO ou encore Fortnite.

Ce syndicat trouverait toute sa place au sein du Collège des joueurs de France Esports. Collège qui, je le rappelle, place au coeur de ses objectifs les intérêts de l’industrie dans son ensemble et les intérêts des joueurs et joueuses dans ce même écosystème. Une telle initiative permettrait de prouver que les joueurs peuvent et savent s’emparer des problématiques qui les concernent et de reprendre la place qui leur est due dans l’écosystème esportif français.

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