Interview Nicolas Di Martino – « Nous avons toujours eu la volonté de fédérer l’écosystème régional »

L’édition 2019 de la Lyon e-Sport fera son retour dès demain, le vendredi 22 février ! La LES, qui a fait ses débuts en 2011, propose un spectacle de plus en plus grandiose et s’est forgée une excellente réputation au fil des années. Son président, Nicolas “Meteora” Di Martino, a répondu à mes questions concernant l’histoire de la LES, son avenir et la structuration de l’écosystème esportif en Auvergne-Rhône-Alpes.

lyon esport 2019 bannière

Comment les équipes de la Lyon e-Sport appréhendent l’événement après les difficultés de l’année dernière ?

Nicolas Di Martino – Je ne cache pas que cela a été difficile. L’an dernier nous avons subi une situation qui n’était pas de notre fait, nous avons assez largement communiqué dessus. Nous n’avons eu que la moitié de la connexion prévue et cela nous a causé de gros problèmes le samedi. Nous avions pu bricoler une solution dans la nuit et le dimanche s’est bien passé mais le mal était fait. C’est une expérience extrêmement difficile car nous passons des mois à sacrifier tout notre temps libre bénévolement pour bâtir un événement assez exceptionnel pour une association. Tout s’annonce au top et ce souci de connexion ruine nos efforts. Les joueurs ont eu un samedi très difficile et les réseaux sociaux se sont acharnés toute l’année, oubliant parfois que nous avons plus de 40 events derrière nous sans ce type de problème. Cela dit, loin de nous l’idée de dire que c’est injustifié. Il s’agit de notre événement et de notre responsabilité, nous comprenons tout à fait la frustration des joueurs de l’an dernier. On assume, on fait avec et on avance. Nous sommes sûrement un peu plus fatigués nerveusement que d’habitude car l’année a été difficile mais nous avons hâte d’y être et espérons plus nous amuser cette année, car c’est pour ça que nous le faisons. En tout cas, nous sommes beaucoup plus sereins vis-à-vis des infrastructures car le Centre des Congrès a mis le paquet et a été un excellent partenaire dans la préparation.

Oui, j’ai vu que vous aviez prévu deux gros coeurs de 10 giga cette année.

Deux fibres de 1 giga étaient prévues l’an dernier (au final une seule). Cette année, la salle a vraiment bien joué le jeu en installant une fibre de 10 giga + une seconde en backup au cas où. Nous sommes aussi beaucoup plus confiants car nous connaissons la salle et que nous avons eu cette année l’autorisation de faire de nombreux tests en amont et sommes dans de biens meilleures conditions. On met le paquet en tout cas, nous avons à coeur que tout se passe bien.

L’année dernière, vous vous étiez lancés sur un nouveau jeu, Fortnite en l’occurrence, après plusieurs années de domination de League of Legends. A la surprise de beaucoup, vous venez d’annoncer la tenue d’une autre compétition : Rainbow 6 Siege. Pourquoi se lancer sur un nouveau jeu seulement un an après le pari Fortnite ?

Là, il s’agit plus de stratégie que de court terme. Nous croyons fermement que moins il y a de jeux sur un événement, mieux c’est. C’est pour cela qu’historiquement, nous avons toujours été 100% League of Legends. Lorsqu’une quinzaine de jeux sont présents sur une LAN cela pose un problème de temps de scène. Un spectateur va profiter de son jeu préféré seulement un court moment avant qu’un autre jeu qui ne l’intéresse pas prenne le relais. Avec un seul jeu, l’événement est plus immersif et le spectateur n’est pas déçu car il sait à quoi s’attendre et s’amuse de l’ouverture à la clôture de l’événement. Mais il faut aussi composer avec l’écosystème des éditeurs et des ligues officielles.

Il y a un an et demi, il était difficile d’avoir une lecture claire de ce qui serait possible ou non sur League of Legends. Les plans de Riot n’étaient pas encore clairs, on ne savait pas si le top français pourrait participer ou non. Nous avons donc voulu préparer l’avenir en ajoutant Fortnite et aujourd’hui R6 car c’est assez flou côté Epic également. Les tournois sont de plus en plus cadrés (ce qui est normal) et nous ne savons pas encore comment cela va évoluer, même à très court terme où de nombreux événements sont dans le flou. Ce sont deux jeux que nous adorons et avec des communautés très actives donc le choix a été rapide. Mais dès que nous aurons retrouvé une stabilité dans les plans des éditeurs et le potentiel des jeux nous repasserons sur des événements 100% dédiés à un jeu et non pas du multigaming car ce n’est pas notre vision des choses. Ce qui ne veut pas dire que nous abandonnerons les autres mais idéalement nous préférons trois événements à un seul mélangeant trop de communautés différentes.

lyon esport 2018 yellowstarYellowstar enserre Moopz après la victoire de Team LDLC à la LES 2018 (© Timo Verdeil)

Tu parlais d’Epic Games et de la façon dont ils encadraient leurs tournois. Ils viennent d’interdire les tournois en squad et la Lyon e-Sport passe au format duo. Comment vous gérez les problèmes avec les éditeurs de manière générale ?

C’est quelque chose d’assez neuf. Nous étions 100% LoL et c’était assez open. Il y a eu les années où nous n’avions pas d’interlocuteurs et on faisait notre truc dans notre coin. Maintenant, il y a des interlocuteurs en France qui sont clairement là pour nous booster plus que pour nous mettre des barrières.

Après là, en l’occurrence, Epic a pris une décision que nous appliquons. Nous leur faisons 100% confiance, ils le font pour de bonnes raisons. Je préfère avoir des galères de logistique, d’inscriptions et tout passer en duo plutôt que d’avoir un événement qui ne marche pas dans deux semaines. Epic comme Riot sont d’excellents partenaires et accélérateurs pour les événements et l’esport de manière générale, ils nous accompagnent beaucoup.

Et vous n’avez pas d’appréhension de ce que pourrait dire Ubisoft vis-à-vis de R6 ?

Non parce que cela s’est fait main dans la main avec eux. Ca a été annoncé tard car validé tardivement, mais c’est dans les tuyaux depuis plusieurs mois. C’est fait en partenariat avec Ubisoft, jusqu’au choix des casters. On n’est pas du tout inquiet là-dessus.

C’était la même chose avec Riot Games ?

Riot nous a toujours laissé très libres. La seule année où on a été un peu plus cadré, c’était l’année dernière avec l’Open Tour mais ça restait très acceptable. On ne nous a jamais vraiment mis de barrières. Riot c’est vraiment le premier éditeur qui a fait de l’esport une stratégie et qui l’a bien fait. Ils ont été un accélérateur mais jamais un frein. C’est un éditeur avec qui il est très cool de bosser.

challenge france lyon esport 9Cérémonie d’ouverture du Challenge France lors de la Lyon e-Sport #9 (©Thibaut “Prank'” Perron)

Cette année, c’est Fortnite qui va ouvrir la marche lors de la soirée d’ouverture. Et comme tu le disais, on est passé d’une LAN essentiellement basée sur League of Legends à une LAN qui est un peu multijeux maintenant. Comment vous choisissez le jeu, les influenceurs et le programme de la soirée d’ouverture ?

L’an dernier, même si on s’était ouvert à Fortnite, il y avait beaucoup de contenu League of Legends. Les spectateurs venus voir du Fortnite s’étaient un peu plaints en disant qu’il y avait beaucoup de LoL. C’est intrinsèque aux jeux parce qu’une partie de Fortnite est très rapide, mais une finale de League of Legends dure 5h. Dans le week-end, il est difficile d’avoir un réel équilibre car LoL dans son fonctionnement prend trop de place. Pousser Fortnite sur la soirée d’ouverture nous permet de compenser (il y en aura aussi dans le week-end, plus que l’an dernier). On cherchait surtout l’équilibre entre les deux jeux.

Pour les influenceurs, on émet l’idée et on en contacte quelques uns. Les autres viennent se proposer une fois que l’info a un peu tourné. Ca se fait en fonction des dispo des gens. L’idée avec la soirée d’ouverture est d’être principalement sur du divertissement car le reste du weekend est très compétitif.

La zone d’exposition fait elle aussi son retour, après une première l’année dernière. Quels ont été les retours du public et des exposants ?

De ce qu’on a pu entendre, très positifs ! Heureusement qu’il y a eu la zone expo le samedi avec les problèmes du moment. Les exposants étaient très contents et la plupart sont de retour. Nous en avons aussi de nouveaux cette année. Côté public, nous avons eu d’excellents retours également.

Ce que nous essayons de faire avec la zone expo, c’est d’amener du contenu participatif et intéressant pour les spectateurs. On se rend la chose un peu difficile par rapport à d’autres, car on refuse quasi-systématiquement tous les stands de vente. Il y a beaucoup de conventions où le spectateur paie 10-15€ l’entrée pour repayer ensuite à l’intérieur car il slalome entre des vendeurs de sabres et de T-shirts. Ce n’est pas du tout le type d’événement que nous voulons construire. Alors, il y aura peut-être un vendeur de T-shirts et un vendeur de bonbons, mais quand il n’y a que de ça, je trouve que l’événement perd de sa saveur. Nous essayons donc de nous orienter sur des stands qui vont proposer du contenu, qui vont laisser des PC en libre accès, qui vont faire des petits tournois, des rencontres avec des influenceurs… Il y aura de la VR, du Smash Bros, du Just Dance, cela nous permet aussi de mettre en avant d’autres jeux.

Comment vous choisissez vos exposants, et sur quels critères ils sont sélectionnés ?

Simplement sur la pertinence du contenu. Nous démarchons toutes les marques qui nous semblent logiques, que nous voyons sur les autres événements ou qui sont déjà partenaires. Après nous recevons aussi des demandes et nous filtrons simplement sur la pertinence de ce qu’on nous propose. Tant que c’est du jeu vidéo et que c’est participatif, c’est okay !

Quel bilan pour la Lyon e-Sport de manière générale, et quels objectifs vous vous fixez pour l’avenir ?

Si on enlève le couac de l’an dernier, plutôt très positif. Nous avons suivi le plan qu’on s’était fixé au tout début, en passant par les étapes nécessaires. La vision que nous avions en 2011, c’était la Lyon e-Sport 2018… mais avec internet [rires]. Globalement, c’était ce modèle là, mais on partait de rien du tout. On était 8, tous étudiants, on n’avait pas un rond, pas de compétences non plus. Nos premières éditions étaient dans une petite école. Ensuite, on est passé dans une école un peu plus grande, puis une salle des fêtes puis le Palais des Sports où là on a vraiment commencé à faire du spectacle. Maintenant, on est sur un niveau de spectacle avec des grues, plusieurs caméramen, des réalisateurs. Quelque chose d’assez proche de ce qui se fait au niveau professionnel.

La Lyon e-Sport 1 devait être sur un budget de 800 euros tandis qu’en 2018 on était à 440 000 euros ! Et cette année, c’est 530 000 euros. On est assez contents de ce parcours, on a beaucoup appris, on est devenus très forts sur pas mal de choses. Personnellement, c’est la meilleure école que j’ai jamais eue. C’est très enrichissant. Mais même quand ça se passe bien, la semaine d’après on est toujours un peu déçus car exigeants. Il y a toujours un petit décalage entre ce que nous avons dans la tête et ce que nous pouvons effectivement réaliser sur place avec nos moyens. Nous avons toujours envie de faire mieux. C’est justement cet état d’esprit qui fait qu’on progresse vite d’année en année.

Est-ce que vous avez des objectifs maintenant vu que vous êtes dans Le Centre des Congrès ?

En taille, on peut toujours faire plus mais la marche d’après est vraiment très très haute. Parce que plus grand que la salle qu’on a là… Nous avons tout de même un hall de plus cette année et il y en a encore un de dispo si jamais nous souhaitons encore grandir. Mais cela reste des petites marches. La prochaine vraie étape serait d’être dans un stade ou quelque chose du genre. D’une part, ce n’est pas très adapté à une LAN et d’autre part on a un événement qui marche super bien : 16 000 spectateurs l’année dernière, on est ravi évidemment, mais dans un stade, c’est ridicule.

Donc les objectifs ne sont pas tellement de grandir de manière exponentielle, mais plutôt de s’améliorer en qualité. Un événement dans une salle, plus on le refait, plus c’est facile, plus ça nous permet de mettre notre énergie sur de nouvelles choses. On aimerait que la LAN soit plus qualitative encore. Souvent les LAN sont des zones qu’on ne filme pas, qu’on ne prend pas en photo parce que ce n’est pas très joli. On a envie d’améliorer ce côté là, de la rendre plus confortable pour les joueurs et plus facile à retransmettre. Que quelqu’un qui soit chez lui puisse vivre la partie tournoi et pas seulement les matchs de la scène. Nos objectifs sont plus d’augmenter en termes de qualité et consolider notre base. Cette année, les joueurs auront beaucoup plus de place et de confort, petit à petit nous améliorerons encore les conditions.

On avait abordé l’année dernière la question des budgets et des subventions. Pour rappel, la région vous a apporté une petite aide pour la première fois l’année dernière. Qu’en est-il de cette année et comment ont évolué vos relations avec la ville et la région ?

Avec la région, de manière très positive, ils vont à nouveau nous soutenir et ce sera un peu plus que l’an dernier. On est encore très très loin des subventions des autres gros événements français, mais nous sommes très contents. Cela permet de mettre de nouvelles choses en place. Globalement, on a des échanges très positifs, ils ont vraiment adoré l’événement, et ils ont vraiment envie d’en faire une vitrine de ce qui peut se faire en terme de jeux vidéo et d’esport dans la région. On a vraiment une bonne relation avec eux.

En revanche au niveau de la ville, on a beau s’appeler Lyon e-Sport et faire des trailers magnifiques qui mettent en avant Lyon, on n’arrive même pas à avoir un rendez-vous, on n’a pas un seul interlocuteur. Alors des aides ou des subventions, on en est très loin. En tout cas avec la région, c’est plutôt très positif et on sent qu’ils ont vraiment une vision pour l’esport. Ca part dans le bon sens.

région les 2018Dès 2018, la région Auvergne-Rhône-Alpes s’engageait avec la Lyon e-Sport (© Facebook Lyon e-Sport)

On commence à beaucoup parler d’institutionnalisation de l’esport et notamment de fédération régionale. Comment cela s’articule en région Auvergne-Rhône-Alpes et quelle place occupe la Lyon e-Sport dans l’écosystème ?

Je pense qu’on est la partie émergée dans la région mais il y a plein d’autres acteurs. On a fait plusieurs réunions ces deux derniers mois avec les autres acteurs justement pour voir ce qui serait pertinent de faire au niveau local. Créer une association Auvergne-Rhône-Alpes Esport ou quelque chose dans le genre qui serait là pour faire principalement de l’entraide et être l’intermédiaire entre la région et les acteurs. Il s’agira de s’assurer que personne n’est oublié, de donner les cadres juridiques à tout le monde parce que plus il y a de décrets de publiés, plus il est compliqué d’organiser une compétition (sans parler de gérer un club avec des contrats de joueurs). Donc essayer de faciliter les choses pour tout le monde. Pour l’instant, on se réunit et on discute beaucoup de la forme que cette association va prendre et de ses objectifs. On veut qu’il y ait un rythme assez soutenu, des réunions régulières avec des gens qui ont le temps de s’impliquer afin qu’il y ait un maximum d’actions de menées.

De notre côté, nous avons toujours eu la volonté de fédérer. Sur la Lyon e-Sport, depuis qu’il y a la zone expo, toutes les associations du coin peuvent avoir un stand gratuit car nous souhaitons que tout le monde soit représenté. On a pas mal de matériel réseau, électrique et informatique, des PC… On essaie de les prêter un maximum autour de nous. On a toujours été dans ce rôle là et s’il peut y avoir une institution qui permet d’aller encore plus loin, c’est parfait. Nous aurions bien aimé à l’époque où on s’est lancé que des gens nous soutiennent. Maintenant qu’on est en position de le faire, on essaie d’aider un maximum. Je pense qu’on est tous beaucoup plus forts quand on échange et qu’on met des ressources en commun. La plupart des acteurs du milieu sont des associations donc elles ne sont pas dans les délires de concurrence et de business à outrance. C’est bien parce que ça ne pollue pas les relations. Dans l’esport, les entreprises qui se font la guerre – ça n’engage que moi comme analyse – sont stupides de le faire. Il y a tellement de choses à faire et de la place pour des tonnes d’acteurs. L’énergie qui est mise à se faire la guerre les uns les autres, c’est de l’énergie qui n’est pas dépensée à créer. Ceux qui font du business le savent, il arrive un moment où le marché est saturé et mature et là effectivement il faut parfois se lancer dans la concurrence. Mais on en est tellement loin. Je pense qu’il vaut mieux mettre en commun les ressources, avoir des idées et essayer de développer tout ça parce qu’on a tous à y gagner. Nous avons la chance d’avoir de nombreux acteurs dans la région, tous très bons dans leur domaine et de bonne volonté, je pense que ce qui arrive sera très positif.

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