League Of Legends

L’équipe sponsorisée par Airbus, Out Of the Blue, a remporté en 2019 l’édition madrilène du GirlGamer Festival, quelques mois seulement après leur victoire lors de La Ligue Féminine. OOB s’est imposée comme la meilleure équipe féminine d’Europe sur League of Legends et participera aux championnats du monde de GirlGamer à Dubai du 19 au 22 février prochains. J’ai rencontré Sebastien Castric, responsable du projet esport chez Airbus, Naïma « Freyja » Gradi et Laure « Shiny » Delaroche, les deux joueuses françaises de l’équipe afin de revenir sur les excellentes performances de l’équipe et recueillir leurs opinions sur la scène féminine de League of Legends.

OOB (credit sombre)
L’équipe d’Out Of the Blue, victorieuse lors du GirlGamer Festival à Madrid (© Sombre)

En décembre 2017, le géant aéronautique Airbus faisait ses premiers pas dans l’esport en sponsorisant une équipe League of Legends. Contre toute attente, c’est une équipe exclusivement composée de joueuses qui a été annoncée, coachée par Etienne « Steve » Michels, ancien joueur professionnel passé notamment par Roccat, Schalke 04 ou encore le PSG eSports.

Sébastien Castric, responsable du projet esport chez Airbus, est revenu sur la stratégie de transition numérique de l’entreprise et le choix du jeu League of Legends pour Out of The Blue.

« On a souhaité leur montrer la partie immergée de l’iceberg. Le fait de sponsoriser une équipe et de se positionner sur un marché de niche, c’est parti de là. On est la seule entreprise en Europe et je crois dans le monde qui soit le sponsor unique d’une équipe féminine.

On voulait démontrer avec cette structure-là qu’on était capable de créer quelque chose et de se positionner comme un acteur différent. Sponsoriser une équipe féminine, c’était aussi démontrer que la scène féminine se développe. Le fait d’avoir monté ce projet a aussi permis de développer la scène féminine. Ca a poussé la diversité dans ce milieu-là.

Le but, c’était aussi de montrer qu’on était capable de progresser.

Pour League of Legends, ça reste le jeu le plus vu et le plus joué de la planète, on savait qu’on générerait une audience. C’est aussi un jeu où je pense qu’il y a une scène féminine qui n’est pas assez mise en valeur et c’était aussi un des objectifs : pousser la diversité.

Riot Games a vu que la structure était sérieuse, qu’on mettait les moyens derrière d’assurer quelque chose de correct en termes de conditions de travail, qu’on avait pris un coach qui était reconnu et qu’on commençait à monter l’équipe en termes de compétences. Maintenant, ils se disent qu’il y a quelque chose à faire derrière. » (Sebastien Castric)

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Le premier roster composé de Laiyla, Valynora, Ayunie, Shivaun et Shiny (© OOB)

L’équipe nouvellement constituée s’installe à Toulouse et travaille en Gaming House jusqu’à la fin d’année 2018. Après un an de travail, Airbus et les joueuses décident de faire le point sur l’année écoulée. Très vite, la pertinence de la Gaming House est remise en question de chaque côté.

« Pour la Gaming House, on s’était basé sur les modèles d’équipes existantes. Mais on s’est aperçu que faire vivre ensemble cinq personnes qui ne se connaissaient pas, c’était un peu forcer une colocation. Elles étaient un peu enlevées de leur milieu, de leur copain et leur famille et c’était quelque chose qui pouvait être pesant. Et par expérience, on a vu beaucoup d’équipes arrêter les Gaming House.

Désormais, elles travaillent de chez elle et sont tous les jours en contact. Elles scrim tous les jours et elles travaillent ensemble avec le coach. Quand on les réunit, c’est toujours un moment extrêmement fort où tu sens que l’équipe est contente de se retrouver. Ce qui crée cette symbiose et cette collaboration quasi instantanément. Alors que quand tu vis ensemble, tu vas avoir des petits craquages, les petits dramas de la vie quotidienne et ça a généré des tensions. » (Sebastien Castric)

Les attentes des joueuses et des équipes d’Airbus semblaient différentes. D’un côté, l’association espérait probablement que les joueuses montent très vite en compétences, et atteignent le top niveau français. De l’autre, les joueuses s’attendaient à un fonctionnement interne proche des grands clubs esportifs français.

« L’année dernière, c’était un peu les premiers pas dans l’esport pour tout le monde. On a pu énormément discuter avec les personnes qui gèrent l’association pour faire le point. On a tout mis sur la table : on est ensemble et on va réfléchir ensemble à la suite. Il y a une certaine relation de confiance qui s’est développée. Nous, en tant que joueuses, on n’avait pas conscience de leurs problématiques et eux n’avaient pas conscience des nôtres. Ils étaient bénévoles et ne pouvaient pas nous donner tout leur temps. Ils avaient des comptes à rendre à Airbus et ne comprenaient pas vraiment le milieu parce que c’était leur première expérience. Ils avaient des attentes qui ne correspondaient pas forcément à la réalité. Et nous de notre côté, on s’attendait à ce qu’ils soient plus disponibles, à ce qu’ils nous comprennent, comme ça se fait dans les autres équipes.

Cette année tout se passe très bien, on a pu tous évoluer et grandir de ça. On a pu revoir nos objectifs et on s’est focalisé sur la scène féminine. On a quelqu’un qui est consacré à l’association et on n’est vraiment pas laissées à l’abandon ! Quand on va en LAN ou en tournoi, il y a toujours minimum 3-4 personnes de l’association, on a du soutien et ça c’est vraiment bien ! » (Shiny)

Nouveau départ pour 2019

Le roster d’Out Of the Blue subira donc quelques changements fin 2018, et l’équipe retrouvera une line up complète en février 2019. Du roster initial ne resteront que la midlaneuse Valynora et Shiny la support. Maya « Caltys » Henckel et Naïma « Freyja » Gradi sont recrutées respectivement au poste de jungle et toplane. Caltys passera ADC en mai pour remplacer Shivaun tandis qu’Olimpia « Komedyja » Cichosz est recrutée au poste de jungle. Freyja, qui était à la base joueuse d’AD carry, s’est reconvertie en top pour le bien de l’équipe, les toplaneuses étant, selon les discours, une denrée rare dans le petit monde de League of Legends.

La nouvelle équipe ne comportant plus que deux françaises, l’équipe ne peut pas participer au LoL Open Tour en 2019, trois joueurs titulaires résidents locaux étant nécessaires pour l’inscription aux tournois. Une privation qui est vue comme une opportunité pour le responsable esport d’Airbus.

On est un peu dépendant aussi du système, vu qu’on a plus que deux joueuses françaises, on n’a pas le droit de participer à l’Open Tour. Est-ce que c’est un problème ? Non. Après, c’est un peu dommage que le système fonctionne comme ça. On est un peu déçu, on aurait bien aimé aussi se frotter à d’autres équipes masculines pour faire des comparaisons. Mais honnêtement, je ne vois pas ça comme un problème mais plus comme une opportunité. Parce qu’en créant ces tournois-là, il y a énormément d‘équipes féminines qui se sont révélées. Il y a quand même des grosses équipes (comme Movistar Riders) avec des filles super compétentes. (Sebastien Castric)

L’équipe d’Out Of the Blue se tourne alors vers la scène féminine internationale et participe notamment à l’édition 2019 de La Ligue Féminine – qui s’est internationalisée depuis son édition 2018 – à la Women’s Esports League et à l’édition madrilène du GirlGamer Festival.

J’ai souhaité revenir avec les deux joueuses françaises de l’équipe, Freyja et Shiny, sur leurs parcours et les dernières performances d’Out Of the Blue. C’était aussi l’occasion d’interroger leurs pratiques de jeu, leurs façons de s’entraîner et recueillir leurs avis sur la scène féminine de League of Legends en Europe.

Prémices des goûts pour le jeu vidéo et découverte de League of Legends

Laure (Shiny) et Naïma (Freyja) ont été initiées aux jeux vidéo par leur famille. Le père de Laure, plutôt issu des catégories moyenne/supérieures, l’a initiée par son goût pour les nouveaux outils numériques. De son côté, Naïma a vécu dans un environnement familial où ses frères ont eu accès très tôt aux jeux vidéo.

J’ai commencé jeune parce que mes frères m’ont initié. Je les regardais jouer quand j’avais 4-5 ans. J’ai joué en début de primaire à la Nintendo 64, à la PS1, et aussi à la GameBoy avec Pokémon et Zelda. Je récupérais après les consoles de mes frères quand ils en avaient une nouvelle – j’ai eu la GameBoy Advance SP quand mon frère a eu la Nintendo DS. (Freyja)

Mon père a toujours été attiré par les nouvelles technologies, on a toujours eu un ordinateur à la maison. On n’a pas été trop console même si on a eu la ps2 bien plus tard. Je pense que ça vient du fait que la famille de mon père était très aisée à l’époque. Il a toujours baigné dans ces nouveautés parce que ça lui était accessible. Alors que ma mère pas du tout, ce n’était pas quelque chose qui l’intéressait. Lui jouait, moi je le regardais. J’ai commencé à baigner un peu là-dedans depuis toute petite et jouer en ligne sur internet, vers 9-10 ans. Des petits jeux pour ado avec un chat, des modos. On jouait à Lands of Lore 2 et aux jeux de voiture, je me rappelle qu’il avait acheté un volant. Quand j’ai eu 11 ans, j’ai commencé à jouer à Wow. J’avais un PC dans ma chambre déjà ! C’était quelque chose de normal. (Shiny)

Plus tard, Shiny et Freyja découvrent League of Legends et enchaînent les ranked jusqu’à avoir un niveau aux alentour de diamant/Maître avant de commencer à jouer en compétition (en LAN notamment, et à l’ESWC).

A l’époque, il n’y avait pas cette notion de support. Moi je voulais juste jouer avec mes potes. Et j’ai l’impression qu’il y a beaucoup de filles qui ont commencé comme ça. Au final, le rôle de support se rapprochait pas mal du healer, que je jouais sur World of Warcraft. C’était aussi l’habitude, ça faisait des années que je les soignais sur Wow. Au début, c’était juste pour jouer avec des potes, ce n’était pas trop tryhard. Mais j’avais déjà cette volonté de devenir meilleure, cette manière de penser « Qu’est-ce que je peux faire pour être meilleure ? » (Shiny)

Je voulais vraiment progresser en termes de niveau et je commençais vraiment à monter le ladder. Mais parce que j’étais dans mes études et que je ne voyais pas tant d’intérêt à la scène féminine, j’ai préféré jouer dans des équipes mixtes avec des amis. C’est là que j’ai fait les petites LAN de ma région. Mais je ne pouvais pas investir autant que je le voulais, du fait de mes études. (Freyja)

Shiny et Freyja avaient déjà eu l’occasion de se rencontrer avant l’aventure OOB. Elles s’étaient affrontées en grande finale de la coupe du monde de League of Legends organisée par l’ESWC en 2015. Shiny et Ayunie évoluaient dans l’équipe de Narkuss, les GG Call Nash, alors que Freyja jouait pour les Unknights Ladies. L’édition a été remportée par ces dernières, qui sont reparties avec le titre de championne et les 10 000 dollars de cashprize.

Adversaires par le passé, elles jouent désormais dans la même équipe, et les résultats sont au rendez-vous.

2019, l’année de tous les succès

En 2019, les joueuses travaillent toutes de chez elle. Elles gèrent leur entraînement personnel (soloQ) comme elles l’entendent et ne se retrouvent qu’au moment des scrims, qui débutent généralement en fin d’après-midi, entre 16h et 19h. C’est le moment où Steve intervient pour les coacher collectivement, travailler avec Out Of the Blue les possibles stratégies d’équipe et préparer les phases de draft.

De base, il va essentiellement travailler en équipe. Quand on a des scrims, c’est lui qui va choisir le type de draft. Il va développer les compos et nous on les entraînent. Après chaque game, en fonction du temps qu’on a, on passe 20 minutes à faire des reviews. Après, on a généralement du travail à faire individuellement. On peut aussi demander à avoir un jour de coaching individuel, si par exemple on veut apprendre un nouveau champion et qu’il le connaît déjà. En fonction des besoins et des demandes, il va apporter son expertise en tant que joueur, et en tant que coach pour l’équipe.

Il est vraiment là en tant que personne qui soutient et motive. Si un jour, il y a quelqu’un dans l’équipe qui ne va pas bien, qui est complètement démotivé, il va prendre le temps de parler avec la personne et trouver des solutions pour que ça aille mieux. Il est aussi là pour nous aider mentalement. 

En dehors du scrim, on s’attarde vraiment sur la soloQ, où on est là pour s’améliorer sur l’aspect individuel. On est d’ailleurs en Europe la seule équipe qui scrim tous les jours. Peut-être que ça a changé maintenant avec Movistar, mais vu qu’on est full time, c’est littéralement notre job. S’il y a un jour où je ne me sens pas bien, peut-être que j’en ferais moins ce jour-là, mais plus le lendemain. Il y a vraiment une confiance et une liberté, et ça c’est vraiment quelque chose qui m’aide beaucoup. Si on avait eu des horaires très précis, ça aurait dérangé un peu tout le monde parce qu’on a toutes notre vie. Ca permet à tout le monde de se coordonner même si on n’a pas forcément les mêmes horaires.

On scrim à 99% contre des équipes masculines. On s’en fiche du genre. Les seules conditions dans lesquelles on va vraiment jouer contre des équipes féminines, c’est parce qu’on veut connaître un peu leur draft, voir comment elles jouent parce qu’on sait qu’on va les affronter à un prochain tournoi.

On progresse beaucoup plus vite si on joue contre du niveau plus élevé. Ca va nous permettre de step up et aussi de demander des scrims de plus en plus élevés. Ca c’est notre objectif. (Freyja)

L’équipe ne pouvant pas participer à la compétition du LoL Open Tour, elles n’ont pas d’autre choix que de se tourner exclusivement vers les compétitions féminines. Ces tournois ont aussi l’intérêt d’être online (en tout cas pour les qualifiers et les phases de groupes), ce qui ne nécessite pas de déplacements de la part des joueuses, qui viennent de toute l’Europe.

Elles s’inscrivent à la Women’s Esports League en février, et terminent la saison régulière invaincues (7-0). Elles échouent malheureusement en demi-finale contre l’équipe espagnole des S2V Female. C’est l’équipe turque des Besiktas Esports qui remporte la Women’s Esports League. L’équipe menée par Alena « Tifa » Maurer sera l’une des principales concurrentes d’OOB en 2019.

Elles se retrouveront en grande finale de la seconde édition de La Ligue Féminine, la compétition lancée par NiwaaSan qui s’est internationalisée après une première édition 100% française. Out Of the Blue remporte la finale 2 à 1 et se positionne comme l’une des principales prétendantes au titre de meilleure équipe féminine d’Europe. Prochaine échéance : le GirlGamer Esports Festival de Madrid !

Elles seront qualifiées pour les phases finales à Madrid aux côtés de Besikstas, Llamas et Movistar Blue. Elles arriveront sans peine jusqu’en finale, en s’imposant contre les Llamas et Movistar. Les Besiktas remonteront tout le loser bracket pour les affronter. Sec 2-0 pour l’équipe sponsorisée par Airbus, qui remporte la compétition et son ticket pour les championnats du monde qui se dérouleront à Dubaï les 19 et 22 février prochains !

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Victoire sans conteste d’OOB (© GirlGamer Festival)

Cette prouesse fait d’OOB l’équipe féminine la plus dominante d’Europe sur League of Legends ! Des résultats qui étaient espérés par Airbus pour sa branche esport.

Je suis très rationnel, une boîte comme Airbus qui sponsorise, elle attend aussi un résultat. Ca aurait été terrible de faire l’inverse, ça n’aurait été que de la poudre aux yeux. L’idée c’est que ça marche. C’est un état d’esprit : on veut quelque chose qui fonctionne. Ce qu’on attendait de cette équipe là, c’était de démontrer qu’elle en était capable ! Donc oui, les performances étaient plus qu’attendues et c’était un des objectifs de l’année.

Là on peut considérer que les résultats sont atteints. Je ne sais pas ce qui va se passer à Dubai parce qu’on ne peut présumer de rien, mais l’équipe a ses chances de gagner ce championnat mondial. (Sébastien Castric)

Les joueuses expliquent leur domination par le fait qu’elles soient à temps plein et qu’elles aient cette mentalité de tryhard. Des éléments qui semblent être absents des entraînements des autres joueuses européennes.

On est dominante parce qu’on est full time et qu’on se donne à fond par rapport à d’autres équipes. On n’est pas les seules à avoir un contrat et à être rémunérées. Il y en a qui sont part-time par exemple mais qui ne vont pas avoir le même engagement et la même volonté de s’améliorer que nous. Je pense que ce qui fait beaucoup, c’est notre envie de tryhard et d’être les meilleures.

Je crois qu’on est les seules en full-time, en tout cas en Europe. Même les joueuses de Movistar sont part-time. C’est difficile de trouver des filles qui accepteraient d’être full time parce que ça veut dire quitter ton travail ou tes études. Et il y en a qui ne sont peut-être pas prêtes à faire ça. (Freyja)

Je pense que le fait qu’on soit professionnelles, structurées, qu’on ait un encadrement et un salaire, on est beaucoup plus sérieuses au niveau de l’entraînement. On a pu beaucoup train notre mental et si on perd ce n’est pas grave parce que personne ne va choke. Avant ça, on avait déjà plus ou moins toutes joué en LAN ou on-stage. Notre mental, on a travaillé pour ça ! Quand on arrive en tournoi, on est confiante. De toute façon, ce jeu c’est du mental. On a toutes envie de prouver qu’on mérite de gagner. Et si on a perdu, c’est qu’on n’a pas assez travaillé.

Là où par exemple les joueuses des Besiktas disent qu’elles se concentrent plus sur les points individuels. C’est vrai, elles ont des joueuses individuellement assez fortes et généralement plus haut classées que nous, mais elles ne scrim jamais, c’est un peu yolo, et quand ça va en tournoi, ça choke. (Shiny)

Je ne sais pas ce qui va se passer à Dubai parce qu’on ne peut présumer de rien, mais l’équipe a ses chances de gagner ce championnat mondial.

Sebastien Castric

La scène féminine, tremplin à court terme vers la scène mixte

En 2019, et contrairement à 2018, les joueuses d’Out Of the Blue ont uniquement participé à des compétitions féminines. J’ai souhaité revenir avec elles sur l’intérêt de ces initiatives et la structuration de l’écosystème féminin sur League of Legends en France et en Europe. Pour le cas de la France, Shiny considère que le faible taux de joueuses ne permet pas à la scène française d’être aussi compétitive que l’internationale.

Le niveau est plutôt médiocre. Pas par rapport au niveau des joueuses. Mais plutôt parce qu’il n’y a pas assez de joueuses, pas assez de structuration et surtout pas assez de joueuses au même niveau selon les postes. A part le top 1/2, tu te retrouves avec des équipes où la botlane est diamant 3/4 et le reste va être gold/platine. Donc si tu veux construire une équipe féminine, tu vas avoir des offrôle. La scène féminine française est inexistante. Pour preuve, cette année la Ligue Féminine s’est internationalisée. Pour l’Europe, ça commence à être intéressant mais c’est pareil à plus grande échelle. Il y a de plus en plus d’équipes intéressantes. Chez Besiktas, la botlane est diamant/master et le top est platine 2. Après, il y a certaines équipes qui vont être full diamant, mais les joueuses ne vont pas être très fortes par exemple.

Je ne suis pas très fan des compétitions exclusivement féminines. Ca peut paraître un peu ironique. Mon opinion là-dessus, c’est que les tournois exclusivement féminins, c’est censé être un tremplin d’un milieu qui est très sexiste pour potentiellement rejoindre la scène régulière. Si on pouvait éviter, j’éviterais, parce que je n’ai pas envie que ça fasse comme sur CS:GO, où la scène féminine est très structurée. Je trouve que ça enferme trop les joueuses dans une scène où le niveau est capé. Pour moi, il faut que ce soit un tremplin et pas un cul de sac où on finit par s’enfermer.

C’est en partie parce qu’on n’a pas pu faire l’Open Tour qu’on s’est tournées vers des compétitions exclusivement féminines, et aussi parce que c’était plus à notre portée. C’était des événements à ne pas négliger. Y participer, ça peut permettre de plus la développer, de donner envie à d’autres joueuses de nous rejoindre. Cette année, il y a pas mal de tournois qui se sont créés pour la scène féminine. Ca commence à être intéressant ! Parce qu’avant, il n’y avait qu’un ou deux tournois par an qui étaient biens, donc tu ne peux pas faire ça toute l’année. Alors que là, il y en a de plus en plus et qui sont vraiment biens, avec des joueuses qui ne sont pas mauvaises. (Shiny)

L’esport est un milieu où tu n’es pas limité par la biologie. Cette barrière n’existe pas, donc je trouve dommage qu’on se retrouve avec les mêmes codes que le sport.

Shiny

Freyja rejoint l’avis de Shiny, et considère que les compétitions exclusivement féminines doivent se multiplier. Elle précise aussi l’intérêt pour les joueuses d’être à temps-plein pour que la scène devienne plus compétitive.

Forcément, ce serait bien qu’il y en ait plus parce que plus il y en a, plus ça va motiver les joueuses à être régulière et à s’améliorer pour enchaîner les tournois. Celles qui ne se sont pas qualifiées pour le GirlGamer, elles ne vont rien faire jusqu’à l’année prochaine. Donc il y a des personnes qui pourraient être démotivées. Vu qu’elles ne voient pas trop à long terme, voire juste à court terme, s’il n’y a pas de tournois avant cinq mois, elles ne vont pas jouer en team jusqu’à ce qu’un tournoi soit annoncé.

Et deux semaines ou un mois avant elles vont se dire “Okay, on se trouve une team et on commence à tryhard ensemble”. Sauf que la force d’une équipe, c’est lorsqu’on joue depuis un bout de temps ensemble. C’est plus difficile quand il n’y a pas beaucoup de tournois, parce que les personnes vont se dire “à quoi bon jouer pendant cinq mois avec une équipe et tryhard alors qu’il n’y a pas de tournois avant des mois”. Donc c’est là où il serait intéressant d’avoir de plus en plus de tournois, de sorte à ce que les gens aient envie de s’investir plus et qu’on voit encore plus de talents.

Parce que, qui dit plus de tournois, dit plus d’équipes, plus de joueuses, donc plus de compétition. S’il y a des personnes qui sont beaucoup trop fortes, ça va donner envie aux personnes qui sont moins fortes d’atteindre leur niveau.

A un moment, les gens ont été obligés de jouer autre chose pour essayer de tenir le coup. J’ai vraiment vu une évolution du niveau des filles en 6 mois et j’étais vraiment agréablement surprise parce que je voyais que ça stagnait beaucoup – même si je ne suis pas beaucoup la scène. Alors que là, c’est de plus en plus intéressant à regarder ! Il y a de plus en plus de niveau, ça progresse doucement mais sûrement. Le but pour moi, c’est d’être là en tant que modèle pour que les prochaines générations de filles puissent voir que oui, on peut participer à des compétitions, on peut s’investir à fond, comme les gars, être super fortes et partir directement en mixte.

Pour moi, la scène féminine, c’est vraiment un tremplin et une possibilité court/moyen terme de pousser les filles à jouer plus au niveau compétitif, mais bien sûr ouvert aux mixtes. Mais il faut d’abord  que les filles voient que ça existe. Qu’elles se le mettent dans la tête.

J’ai vraiment vu une amélioration entre La Ligue Féminine et la GirlGamer. J’ai quand même l’impression qu’il y a eu une progression du niveau général des filles même lors du qualifier. Il y a de plus en plus de personnes motivées, il y a des filles qui sortent de nulle part, qui sont high diam, master. Du coup, ça fait plaisir. C’est pour ça que malgré tout, je trouve ça intéressant les tournois féminins parce que ça réveille pas mal de filles. Parce qu’elles ne voulaient pas forcément sortir de leur soloQ, n’osaient pas jouer en équipe, n’y voyaient pas l’intérêt. Le fait qu’il y ait de plus en plus de tournois, ça va motiver les filles à être de plus en plus fortes pour être prises dans les équipes et montrer ce qu’elles valent. (Freyja)

Si la multiplication des compétitions féminines semble être une bonne initiative pour les deux joueuses, les ligues féminines à proprement parler et les compétitions comme la DreamHack Rotterdam où une équipe féminine dispose d’un slot sont plus sujets à controverse.

Je trouve que c’est une bonne initiative pour éviter que la scène ne soit trop fermée, mais je trouve ça unfair pour la scène mixte. Parce que c’est un slot qui n’est pas accessible aux équipes mixtes. C’est très maladroit.

Sur le papier, c’est bien parce que ça laisse des opportunités aux filles de briller, de se faire voir, de se faire reconnaître sur la scène, de se mesurer à des joueurs de la scène classique et peut-être de se faire repérer. Mais je me dis que c’est dommage d’avoir à en passer par là pour arriver dans la scène mixte. Et en plus c’est un slot qui est pris, alors que ça aurait pu laisser une chance à une équipe mixte. Mais unlucky, ils ne pouvaient pas y participer parce qu’ils n’avaient pas de vagin. C’est comme les remarques sexistes bienveillantes. Je ne sais pas… Je ne trouve pas que ce soit une mauvaise idée en soi mais il y a quelque chose qui me dérange.

Pour le coup, l’esport c’est un milieu où tu n’es pas limité par la biologie, le physique. On n’a pas les mêmes capacités physiques entre hommes et femmes, et dans l’esport cette barrière n’existe pas, donc je trouve dommage qu’on se retrouve avec les mêmes codes que le sport. (Shiny)

Il y a de plus en plus de femmes qui arrivent à dominer, à prouver qu’elles peuvent être les meilleures et qu’elles ont le droit d’être les meilleures

FREYJA

Pour Freyja, la scène féminine permet de créer des role model, qui permettront ensuite de donner envie aux jeunes femmes de se lancer dans la compétition. Mais les joueuses d’Out of The Blue, et plus généralement de League of Legends, ne doivent pas suivre l’exemple de la scène CS:GO et s’enfermer sur le long terme dans la non-mixité.

La scène féminine, c’est un peu créer des modèles comme notre team pour qu’il y ait des filles plus jeunes de 14-16 ans qui voient ça, et qui se disent “Okay je joue à LoL, je sens que je peux vraiment être forte, s’il y a des compétitions, je vais tout faire pour y participer et avoir une team trop forte !”

Faut juste que les gens continuent à se challenger. Pour moi, c’est ce qui manque sur la scène CS:GO féminine. Les gens au bout d’un moment ils ne jouent plus qu’entre eux et le niveau a commencé à stagner. Maintenant, les équipes masculines ne veulent pas scrim avec les équipes féminines parce qu’il n’y a pas de niveau. Il y a cette rupture où les filles de CS:GO, à part jouer seules pour essayer de monter, en team elles ne vont pas réussir à progresser aussi facilement parce qu’elles vont affronter du niveau qui n’est pas aussi challengeant. C’est là où nous sur la scène de LoL, on ne doit pas faire la même erreur. On doit en permanence se challenger et c’est pour ça qu’on tryhard, pour toujours être les meilleures. On veut affronter les meilleurs, et il s’avère que les meilleurs, c’est des hommes.

J’espère que ça va motiver les gens à plus suivre l’esport féminin parce que même si ce n’est pas le même niveau que les Worlds, ça reste quand même intéressant et c’est bien de soutenir les équipes qui veulent vraiment progresser. Il y a encore des filles qui ne savent pas qu’il y a des tournois féminins. Donner plus de visibilité à tout ça, ça va donner envie à des filles qui ne savent même pas que ça existe, de pouvoir y jouer par exemple. Ca veut dire plus de visibilité, plus de filles qui s’investissent, donc un meilleur niveau et on se rapprochera de plus en plus du niveau masculin. (Freyja)

L’interview était aussi l’occasion pour Freyja de revenir sur les assignations auxquelles sont confrontées les filles dès leur plus jeune âge concernant le jeu vidéo et la compétition.

Pour moi, il n’y a pas de différences biologiques, c’est seulement éducationnel et sociétal. Quand j’étais plus jeune et que mes frères jouaient aux jeux vidéo, c’était pas grave, mais moi c’était grave. Fallait que j’arrête, que j’aille voir mes amis, que je sorte parce que rester devant l’ordinateur toute la journée c’était pas bien. Par contre mes frères, c’était pas grave ! Et ça c’est des cas qui arrivent très souvent.

C’est pareil, on a toujours appris aux femmes à ne pas être compétitives. Le but, c’est qu’elles restent tranquilles, tout comme le fait qu’elles ne doivent pas faire de grandes études. Il y a encore un siècle, c’était extrêmement rare de voir une femme type Marie Curie. C’était limite même controversé.

Maintenant, ça l’est de moins en moins heureusement, et il y a de plus en plus de femmes qui arrivent à dominer, à prouver qu’elles peuvent être les meilleures et qu’elles ont le droit d’être les meilleures. Les gens ne se rendent pas assez compte que tout ça, la manière dont la société peut représenter la femme, ça conditionne aussi le cerveau. C’est pas qu’un état biologique, c’est aussi la manière dont l’enfant se développe. Le développement de l’enfant et de l’homme en général se fait aussi en fonction de ce qu’on apprend aux enfants.

Il y a beaucoup de choses pour les femmes où c’est un peu comme ça : on apprend aux filles à être gentilles, à être sages, à ne pas vouloir être les meilleures, à laisser la personne gagner, ! C’est « tu restes tranquille, faut que tu ais de bonnes notes, mais vaudrait mieux que tu t’orientes vers ce métier ». (Freyja)

Le 19 février prochain, Out Of the Blue représentera l’Europe avec l’équipe des Besiktas lors des phases finales des championnats du monde du Girl Gamer Festival à Dubaï. Si OOB s’est déjà imposée par deux fois face aux Besiktas, elles devront aussi affronter l’équipe sud-coréenne Team Charon et l’équipe brésilienne Team Innova, respectivement victorieuses lors du GirlGamer Seoul et de Sao Paulo. Et là, c’est l’inconnu.

Les joueuses ont un mois pour analyser le type de jeu des deux équipes afin d’être préparées au mieux pour les phases finales de Dubaï. Le 22 février, nous assisterons peut-être au sacre mondial d’Out Of the Blue, une consécration pour Freyja, komedyjan, Valynora, Caltys et Shiny. Et l’assurance pour le staff d’Airbus d’avoir fait le bon choix, et pourquoi pas de pousser au sein de l’entreprise pour que l’esport devienne une stratégie sur le long terme.

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