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Alliés féministes, complices, auxiliaires, proféministes : les termes pour définir les hommes qui s’engagent – plus ou moins rigoureusement – dans les luttes pour l’égalité femmes-hommes ne manquent pas, et les travaux féministes ont démontré l’intérêt qu’avait les hommes à s’emparer de ces problématiques. Le secteur du jeu vidéo est, lui aussi, pris dans le système de violences patriarcales. La question de l’engagement féministe des hommes du milieu, ces potentiels “alliés” dont les actions et prises de positions sont au pire inexistantes, au mieux insuffisantes, est au centre des interrogations. Comment arriver à prendre conscience des luttes féministes en tant qu’hommes, de manière générale, et plus précisément dans les milieux du jeu vidéo et de l’esport ? Comment faire avancer les choses pour que nos collègues, nos amis, nos communautés prennent conscience de l’intérêt à ne plus être passif, et à rentrer dans une forme d’activisme pour participer aux luttes féministes ? J’ai tenté de répondre à cette question, en interrogeant Lâm Hua, ex-chroniqueur chez LeStream, désormais Directeur Editorial Vidéo chez Les Numériques, et Nicolas Besombes, sociologue de l’esport et ancien vice-président de France Esports.

(Flickr Jeanne Menjoulet)

Pour des raisons d’accessibilité et éviter d’éventuelles critiques – légitimes – par certains courants de pensées, j’utiliserais le terme de féministes pour parler des femmes féministes et les termes d’alliés pour parler des hommes qui se déclarent féministes.

Lorsque je généralise mes propos et que je parle des “hommes” ou des ”femmes”, je parle des hommes et des femmes cisgenres (c’est-à-dire des individus dont le genre qui leur a été assigné à la naissance correspond à leur sexe biologique : des hommes nés hommes au sens biologique et qui s’identifient comme tels).

Si cet article s’appuie sur des discours d’hommes (étiquetés comme alliés), il fait aussi référence à des ouvrages féministes écrits par des femmes. Afin qu’il ne s’impose jamais comme un essai qui se concentrerait uniquement sur des expériences personnelles et des discours convenus d’hommes, qui discutent entre hommes, donc entre dominants.

Enfin, je remercie Marion Coville de m’avoir alerté sur les potentielles problématiques et dérives qu’un tel article pourrait amener. L’objectif de cet article n’est pas d’éclipser les récents témoignages de femmes victimes de violences dans le jeu vidéo, ni de venir valoriser l’ego de quelques hommes soucieux de voir leur image publique revalorisée. Bien que son existence seule y participe.

L’introduction de l’article est à destination des personnes qui ne se considèrent pas au fait des problématiques féministes et qui souhaitent en avoir quelques bases. Pour celles et ceux qui sont déjà déconstruits et voient l’introduction comme une manière d’enfoncer des portes ouvertes, je vous conseille de vous rendre directement au grand II.

Aux mois de juin et juillet 2020, le milieu du jeu vidéo a été une nouvelle fois confronté aux témoignages de violences sexistes et sexuelles subies par les professionnelles du jeu vidéo. Des révélations qui font suite au Gamergate de 2014 et aux vagues de harcèlements subies par plusieurs développeuses de jeux vidéo en 2019.

Dans la prolongation du mouvement #MeToo, Twitter a été utilisé par de nombreuses femmes comme outil de call-out (une pratique qui consiste à interpeller et avertir l’opinion de certaines problématiques ou de dangers – ici des cas de violences sexistes et sexuelles). Streameuses, développeuses, manageuses ont partagé les récits des violences qu’elles ont subies de la part d’hommes du milieu, parfois influents. Les articles de Libération et Numerama ont permis aux témoignages des victimes d’avoir une portée encore plus importante et de braquer les projecteurs sur les agressions qu’elles ont vécues. En particulier chez Ubisoft, où régnait une culture sexiste et où les agresseurs étaient protégés par les ressources humaines.

On ne va pas se mentir, les dernières prises de parole qu’on a eu, le retour médiatique notamment en France et le traitement des médias spécialisés n’a pas été à la hauteur. Les réseaux sociaux – avec des bons et des mauvais effets – ont pris le relai de ces discussions plus efficacement que des médias.

Lâm Hua

Ce qui a frappé dans les révélations de Libération et Numerama en début d’année 2020, outre les violences sexistes et sexuelles des hommes sur les femmes dans le jeu vidéo, c’est le caractère systématique des protections dont ont bénéficié les hommes accusés. Chez Ubisoft, c’est le fameux “mur de RH” qui a notamment permis de museler les tentatives de signalements des victimes.

Dans les différents thread des travailleuses du jeu vidéo, ce sont aussi les exemples d’hommes qui se protègent entre eux. Les positions hiérarchiques de certains, connus et reconnus comme intouchables parce que “proches de”, ont aussi favorisé l’absence d’écho des nombreux appels à l’aide.

Devant ces murs d’hommes et parfois de femmes, les victimes de violences sexistes et sexuelles n’ont eu d’autres choix que de suivre l’exemple de la vague #MeToo. Des prises de paroles qui ont contraint certains des plus hauts cadres mis en cause à démissionner (en l’occurrence Serge Hascoët, Yannis Mallat et Cécile Cornet).

Tous n’ont pas été inquiétés et sanctionnés, et de nombreux hommes accusés continuent de travailler dans le milieu du jeu vidéo. Le bouche-à-oreille devenant parfois la seule opportunité de se prévenir entre femmes : quels hommes problématiques éviter à tout prix.

Certains studios de jeu et éditeurs ont commencé à recruter des professionnel·les en charge des questions de diversité. Une première pierre qui intervient toujours en réaction.

Le milieu du jeu vidéo, comme tout autre secteur, est révélateur du système patriarcal en France. Ce que l’on nomme patriarcat, c’est un ensemble de structures sociales qui participent à reproduire, par l’intégration et la reproduction des stéréotypes de genre, un système de domination des hommes sur les femmes.

Les chiffres parlent plus que les mots, et plusieurs études et enquêtes statistiques ont démontré que les femmes sont les principales victimes de violences sexistes et sexuelles.

Le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes a récemment publié son rapport annuel sur l’état des lieux du sexisme en France en 2019.

  • 99 % des femmes ont déjà été victime d’un acte ou commentaire sexiste
  • Dans le domaine professionnel, les sondages révèlent que les femmes subissent de nombreuses violences sexistes  : harcèlement verbal ou visuel, harcèlement physique et harcèlement psychologique à visées sexuelles. Ainsi, 40 % des femmes ont fait l’objet de sifflements, de gestes ou de commentaires grossiers, ou encore de regards déplacés ; 33 % ont fait l’objet de remarques gênantes sur leur tenue ou leur physique ; et 14 % se sont vues imposer des contacts sur une zone génitale ou érogène (mains sur les fesses, étreinte ou baiser forcé…
  • 55 % des Françaises rapportent avoir déjà été victimes d’au moins une forme de violence sexiste ou sexuelle au cours de leur carrière. 
  • Que cela se passe en dehors du ménage ou au sein du ménage, les femmes représentent 80 % des victimes des violences sexuelles, et dans près d’un cas sur deux, la victime a subi un viol ou une tentative de viol. 

En 2015, on estime à 580 000 le nombre de femmes victimes d’agressions sexuelles. Les ¾ des femmes victimes de viol ou de tentative de viol (elles étaient estimées à 94 000 en 2016) l’ont été par un membre de leur entourage (famille, proche, conjoint ou ex-conjoint).

Les violences sexuelles que subissent les femmes, en plus d’être statistiquement plus élevées que celles subies par les hommes, se produisent dans tous les espaces de vie et tout au long de la vie.

Ces données statistiques sont assénées depuis de nombreuses années par les militantes féministes, mais l’écho reçu en réponse n’est jamais à la hauteur des attentes. Pour l’année 2020, l’ex-secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, Marlène Schiappa, avait annoncé un budget de plus d’un milliard d’euros alloué à l’égalité entre les femmes et les hommes. Le bémol, c’est que près de 72% de ce montant est destiné à des programmes et des politiques destinés à l’étranger, comme le notait très justement la journaliste Solène Cordier dans Le Monde.

Et la dernière nomination du ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti, et sa découverte des chiffres des violences sexistes et sexuelles de son propre ministère – et sa perplexité vis-à-vis de leur véracité – n’est pas un signe encourageant pour la lutte pour l’égalité femmes-hommes en France.

Si les chiffres des violences sexistes et sexuelles sont probablement les plus à même de motiver l’opinion publique sur la rapide nécessité de leur fin, les femmes et les hommes sont soumis depuis l’enfance à des injonctions et des assignations plus insidieuses. Leurs données statistiques sont plus rares, moins connues et aussi plus sensibles à la critique du grand public. Pourtant, leur mise en lumière et leur déconstruction sont nécessaires pour faire avancer les causes féministes.

I/ Socialisations différenciées entre les filles et les garçons

Pour comprendre ce qui se joue dans les interactions sociales entre les femmes et les hommes, il faut prendre le temps de s’intéresser aux différentes manières dont les petites filles et les petits garçons sont socialisés. La socialisation est le processus par lequel un individu va, au cours de sa vie, intérioriser et incorporer tout un ensemble de valeurs, de normes, qui vont être liées à la société dans laquelle il évolue et à l’ensemble des interactions qu’il va vivre.

Avant même la naissance de l’enfant, et à partir du moment où son sexe biologique est connu, les parents engagent tout un ensemble de stéréotypes de genre, qui vont de la couleur de la chambre, du choix des vêtements et des jouets qui sont achetés. C’est ce qu’on appelle la transmission des stéréotypes sociaux de genre

(Laurence Dutton / AFP)

Les stéréotypes genrés dans l’imaginaire collectif participent déjà à une différenciation des traitements de l’enfant, en fonction de son sexe biologique. L’enfant sera soumis à de multiples injonctions au cours de son enfance, que ce soit par ses parents, son entourage, ses ami·es, ses instituteur·rices. Elles ne feront que le conforter dans le fait qu’en tant que garçon ou qu’en tant que fille, il a une place donnée dans ce monde, et qu’il doit y rester s’il souhaite correspondre à la norme. Et plus que cela, s’il ne veut pas être soumis à des moqueries, des rappels à l’ordre sur les façons de se tenir et d’agir.

Elles façonnent les manières de voir, d’agir, de penser le monde et sont traduites par des ajustements constants dans les interactions entre les individus (hommes/femmes ; femmes/femmes et hommes/hommes). Ces injonctions ne relèvent pas d’explications essentialistes : elles sont le produit de constructions sociales, historiques et politiques, et diffèrent selon les sociétés et les périodes historiques.

Ce que l’on entend aujourd’hui par masculinité et féminité sont eux aussi construits socialement et ont évolué. Ce qui était considéré comme masculin à une époque peut ne plus l’être aujourd’hui.

Pour terminer, et sans faire l’inventaire exhaustif des injonctions qui sont faites aux hommes et aux femmes, on peut reprendre le résumé de la militante féministe Valérie Rey-Robert dans son ouvrage “Le sexisme : une affaire d’hommes”. Les garçons sont socialement assignés à être indépendants et autonomes, à ne pas exprimer leurs émotions, être durs et agressifs, être en compétition avec les autres hommes, à toujours chercher et vouloir des relations sexuelles avec des femmes, éviter tout ce qui est considéré comme féminin et refuser l’homosexualité.

L’incorporation de cet ensemble d’injonctions et d’assignations à être homme va entrer en conflit direct avec ce qui peut être attendu des alliés féministes. Pour les contrer, il est nécessaire d’entrer dans un processus de déconstruction.

Socialisations différenciées dans le jeu vidéo et l’esport

Les socialisations différenciées des hommes et des femmes produisent un ensemble de comportements, de valeurs, de conduites qui sont attendus d’elles et d’eux. L’incorporation de préjugés sexistes par les hommes – et leur reproduction dans les cercles familiaux, amicaux et professionnels – est une problématique qui réduit fortement leur prise de conscience. Le sexisme dans les secteurs du jeu vidéo et de l’esport n’en sont que des produits. Car ces milieux ont participé à véhiculer, et véhiculent encore, tout un ensemble de codes virilistes, sexistes, qui sont pleinement intégrés dans leurs produits ou dans leurs communications.

Les filles et garçons ont entretenu et entretiennent encore des rapports différents aux jeux vidéo.

En France, 73% des français jouent occasionnellement aux jeux vidéo et la parité est présente (53% d’hommes pour 47% de femmes).

Dans son article “Des jeux vidéo et des adolescents. À quoi jouent les jeunes filles et garçons des collèges et lycées” qui date de 2013, la maîtresse de conférences en cinéma audiovisuel Fanny Lignon a identifié les types de jeux joués par les filles et les garçons.

Les jeux d’aventure action, les jeux de combat et les jeux de tir sont les plus plébiscités par les garçons, alors que les jeux de danse, les jeux musicaux et les jeux de gestion sont quant à eux plus l’apanage des filles. Les jeux de sports, de voitures et d’aventures sont plébiscités par les filles et les garçons de manière plutôt égalitaire.

Si on remarque aujourd’hui une parité entre les femmes et les hommes concernant la pratique du jeu vidéo, il n’empêche qu’il subsiste des différences (types de jeux joués, fréquences de jeu, plateformes) qui résultent de leurs socialisations différenciées.

Dans l’esport, si l’on se réfère à l’édition 2021 du Baromètre de France Esports, on observe une surreprésentation des hommes parmi les esportifs de loisir (65% d’hommes contre 35% de femmes). Ce taux s’élève à plus de 93% d’hommes contre seulement 7% de femmes pour la catégorie d’esportifs amateurs.

L’esport s’impose donc comme une pratique genrée bien plus discriminante que le jeu vidéo.

OOB (credit sombre)
L’ancienne équipe féminine d’Out of Blue (Sombre)

II/ Le processus de déconstruction, première pierre de la pyramide de l’allié

Selon le Trésor de la Langue Française, le terme d’allié qui nous intéresse pourrait se définir comme une “personne qui, par sympathie, communauté d’idées, d’intérêts… apporte son soutien, son concours.”

On retrouve aussi les termes d’auxiliaires, de complices ou de proféministes pour définir les hommes qui, par leurs actions, leurs prises de parole ou de position, servent de manière bénéfique les causes féministes.

Le lien entre tous ces termes, c’est l’absence de celui de féministe pour qualifier ces hommes – quand bien même nombre d’entre eux se déclarent féministes. Les raisons derrière ces négations sont simples et ne doivent pas s’entendre comme un rejet. C’est véritablement l’appropriation d’un terme construit par et pour les femmes en lutte pour leurs droits qui posent ici question, lorsqu’il est accaparé par les hommes. La validation de son appropriation par les hommes diffère selon les courants féministes.

En un sens, un homme qui se déclare féministe peut par là confisquer la prise de parole publique, invisibiliser les femmes, parler à leur place, être invité plus régulièrement pour parler de sujets féministes. Un homme ne vit pas dans sa chair la charge mentale, émotionnelle, les injonctions sur le corps, les façons d’être, de parler, le harcèlement, les agissements sexistes, les agressions sexuelles, le viol…

Le “statut” d’allié reste informel, non définitif, et peut-être accordé ou non selon les courants féministes. Un homme étiqueté comme allié par plusieurs femmes, peut ne pas l’être pour d’autres. Pour faire en sorte que les hommes deviennent au fur et à mesure des alliés de la cause féministe (on reviendra plus tard sur ce que cela suppose en termes de prises de position, d’actions, de réflexions), il faut déconstruire les stéréotypes sociaux de genre qu’ils ont intériorisé et incorporé tout au long de leurs socialisations.

Un homme, socialisé en tant qu’homme vivant dans une société patriarcale – avec tout ce que cela suppose en droits humains et sociaux inaliénables  – ne pourra jamais vivre ce que vivent chaque jour les femmes.

Pour cela, il faut déjà avoir effectué une introspection individuelle et de classe. C’est savoir se positionner sur l’échiquier social, de genre, politique, arriver à comprendre comment on a été construit en tant qu’individu, pour ensuite effectuer un long travail de déconstruction pour devenir, pour le cas qui nous intéresse, un allié – ou en tout d’en épouser plusieurs caractéristiques.

Des alliés aux intentions parfois douteuses

Aujourd’hui, alors même qu’il apparaît essentiel que des hommes rejoignent les luttes féministes, plusieurs critiques sont assénées par les féministes à ces nouveaux alliés.

D’une part parce qu’en tant qu’homme, il faut constamment réfléchir à la portée de nos paroles et de nos actes, et d’autre part, parce que l’étiquette d’alliés féministes peut apporter son lot d’intérêts.

Sans rentrer dans des considérations philosophiques sur la notion d’intérêt, il convient de noter que les hommes peuvent (in)consciemment engager ou poursuivre un processus de déconstruction par intérêt. L’exemple le plus courant cité par les féministes est celui d’hommes, apparemment déconstruits, qui s’emparent de problématiques féministes et apparaissent comme des alliés pour se faire bien voir et accéder “plus aisément” aux femmes et aux relations amoureuses ou sexuelles qui peuvent s’ensuivre.

Il devient alors d’autant plus difficile de les critiquer qu’ils apparaissent pour beaucoup comme des personnes sur qui elles peuvent compter.

Alban Jacquemart, maître de conférences en sociologie à l’Université Paris-Dauphine explique dans son ouvrage “Les Hommes dans les mouvements féministes ; Socio-histoire d’un engagement improbable” que “l’acquisition d’une reconnaissance sociale, la revalorisation de leur identité de genre ou encore le développement de savoir-faire mobilisables dans d’autres sphères sociales” peut aussi permettre d’expliquer cette “stratégie” de certains hommes devenus alliés féministes.

S’engager sur la voie, les exemples de Lâm et Nicolas

C’est en grande partie grâce aux femmes de notre entourage, aux longues discussions sur le sexisme, le harcèlement de rue, les ouvrages et autrices féministes qu’elles nous conseillent, que certains engagent un processus de déconstruction.

Un homme ne peut vraisemblablement pas s’autoproclamer allié : il n’y a que les femmes qui peuvent juger du caractère safe et du “potentiel d’allié” d’un ou de plusieurs hommes. En fonction des différents courants de pensée féministes et des accords/désaccords sur les sujets, certains pourront être considérés comme alliés par certaines, comme problématiques pour d’autres.

D’ailleurs, le terme de proféministe, qui était utilisé à la base pour qualifier les hommes féministes, a pris une autre signification ces dernières années. Pour certain·es, un profem, c’est un homme qui utilise la rhétorique et les codes féministes pour accéder plus facilement à des relations amoureuses et/ou sexuelles avec des femmes. L’inverse d’un allié.

On peut être déconstruit sur certains sujets, sans pour autant l’être sur d’autres et tenir des propos ou agir de manière sexiste par exemple. L’effet Dunning-Kruger, qui consiste à surestimer ses compétences sur un sujet alors qu’on est moins qualifié que d’autres, est une des tares des alliés. De l’autre côté de spectre, on peut aussi verser dans la pureté militante, qui consiste à calquer des injonctions de militant·es rigoureux·es à des novices. Une dérive qui peut dégoûter des activistes en devenir et mettre à mal les dynamiques militantes.

Personnellement, je ne pense pas que je me serais autant intéressé au féminisme sans, d’une part, mon parcours universitaire en sociologie (et mes cours de sociologie du genre), ni d’autre part, les discussions sur la politique et le féminisme que j’ai eu avec mes amies. J’ai une pensée pour Victoria, mon amie féministe queer et anarchiste qui a passé du temps à faire de moi ce que je suis actuellement. Elle aura su prendre le temps, malgré mon cynisme.

En m’appuyant sur les podcasts, les livres, les discussions féministes, j’ai voulu comprendre comment Lâm et Nicolas, étiquetés par beaucoup comme « alliés » dans le milieu du jeu vidéo et de l’esport, s’étaient intéressés aux problématiques féministes durant leur parcours.

Lâm a commencé à travailler comme vendeur de jeux, avant de devenir pigiste pour plusieurs magazines dans la presse spécialisée puis généraliste. Il découvre le milieu de l’esport à la fin des années 90 (avec une rencontre avec l’équipe qui faisait les LAN Arena). Au début des années 2000, il saisit l’opportunité de partir en Corée du Sud. Il rejoint plus tard Webedia en intégrant la JVTV, puis LeStream qu’il quitte en fin d’année 2020 suite à des désaccords avec l’entité.

De son côté, Nicolas a suivi une formation en sciences du sport avant d’entamer une thèse sur l’esport en 2012. Pendant son parcours universitaire, il a aussi travaillé en tant qu’éducateur et animateur, puis coach d’une équipe de basket-ball.

En m’entretenant avec eux, j’ai souhaité reprendre l’introduction du podcast “Kiffe ta race”, de Rokhaya Diallo et Grace Ly qui consiste à demander à l’invité·e de se situer sur le plan racial, mais cette fois en leur demandant de se situer en termes de genre et de position sociale.

Personnellement je me situe dans la sphère très privilégiée, puisque je suis un homme cisgenre en situation hiérarchique assez bonne, avec de la voix. Le seul endroit où je me pose des questions, c’est sur mon ethnie, puisque mes parents sont asiatiques et c’est quelque chose qui est un peu subtil. Tu n’es pas parmi les dominants parce que t’es immigré en France, mais les asiatiques ont une sorte d’image du bon immigré qui relève du racisme bienveillant et j’apprends toujours à m’éveiller aux subtilités de cette cause. Mais pour le reste, je suis du côté très privilégié.

Lâm

Je suis un homme blanc, hétérosexuel, cisgenre et issu de classes sociales favorisées : mon père était cadre supérieur et ma mère secrétaire, mais ils vivent au centre de Paris.

Nicolas

Les deux hommes ont dû puiser en dehors de leur cercle familial (exception faite pour la sœur de Lâm) pour être confrontés aux problématiques féministes et commencer à s’y intéresser plus activement.

Je suis quelqu’un assez orienté progressisme depuis très jeune et qui a été sensibilisé aux questions du racisme – parce qu’on est de la génération SOS racisme, et j’ai eu la chance d’être dans un milieu qui discutait beaucoup de ça, avec des amis à la fac, avec ma soeur notamment, qui se posait beaucoup de questions.

Mais j’étais très passif, j’étais à l’époque ce que je considère comme une bonne personne parce que je n’étais pas quelqu’un qui attisait la haine, violent avec les gens et qui était pour des valeurs féministes. J’étais amené à me poser des questions parce que j’avais un blog et que j’étais dans les médias. Comme beaucoup de mecs, c’était un sujet avec lequel j’étais d’accord mais dans lequel je me sentais pas plus investi que ça, en tout cas pas activement.

En même temps, je me rends compte aujourd’hui que j’étais pas très empathique. Ne pas être raciste ou sexiste, ne pas agresser les femmes, c’était super bien pour moi et il n’y avait pas grand chose d’autre à faire.

Il s’avère que j’ai traîné assez tôt avec des journalistes et des autrices très féministes qui m’ont beaucoup influencé, notamment Maïa Mazaurette, journaliste spécialiste sexe, et Titiou Lecoq qui est aussi journaliste et autrice. On s’est tous rencontrés il y a un peu plus d’une dizaine d’années et voilà où ça m’a mené.

Lâm

Nicolas Besombes, vice-président de France Esports et sociologue de l’esport, a lui dû se faire violence pour comprendre toutes les aspérités du militantisme féministe.

Je pense que cette sensibilisation a débuté principalement au lycée, par mon entourage amical. J’étais dans un lycée plutôt bourgeois, très scientifique et avec une classe littéraire qui était très militante. Il y avait beaucoup de jeunes femmes qui étaient déjà très au fait des questions liées à l’égalité des droits entre les hommes et les femmes.

Moi j’étais pas du tout au courant de tout ça et je me prenais des taquets ! C’est comme ça que ça se passait. J’étais un petit con et je le suis resté pendant très longtemps. On se prenait des réflexions nous les mecs et à juste titre. Et c’est comme ça que j’ai commencé à être initié et à être sensibilisé sans malgré tout faire l’effort d‘essayer de comprendre.

J’ai des souvenirs de cours de socio du sport où on a commencé à nous sensibiliser ou en tout cas à évoquer ces différences de pratiques sportives entre hommes et femmes. Si les femmes ne pratiquent pas les mêmes sports, c’est principalement lié à des constructions sociales, à des obstacles sociologiques. Et en licence ça commençait à faire écho à ce que j’avais vécu au lycée.

A cette période je me suis mis en couple avec ma compagne qui elle est issue du milieu plutôt punk, autonome et anarchiste. Je retrouvais plus ou moins les mêmes profils de personnes que les trotskistes de mon lycée. J’ai commencé à fréquenter le milieu punk parisien, où là clairement j’ai commencé à baigner dans les milieux antifascistes, antiracistes, antisexistes, féministes avec une radicalité bien plus importante que tout ce que j’avais connu.

C’est comme ça que j’ai commencé à m’éduquer, à force de passer des semaines dans ces milieux-là, à voir comment se comportaient les gens, à discuter avec eux. C’est comme ça que j’ai débuté mon éducation.

Nicolas

C’est notamment grâce à leurs rencontres avec des femmes féministes que Nicolas et Lâm ont pris encore plus conscience de la nécessité de s’engager dans les luttes féministes. Ils sont passés par un processus de déconstruction initié par des femmes (discussions avec des amies, des soeurs, des femmes qui font autorité) et qui a mené progressivement à la remise en question de leurs systèmes de pensées et de valeurs.

C’est parce que des femmes ont pris du temps pour nous et qu’elles ont réussi, bon an, mal an, à nous faire prendre conscience qu’il fallait qu’on se bouge. Éduquer les hommes, toutes n’ont pas le temps voire même pas ou plus l’envie, tant la stratégie n’est pas sûre d’aboutir. Mais ces temps d’éducation, qu’on sait précieux, finissent parfois par produire des alliés des causes féministes.

Dans le même temps, des militantes féministes ont tenté de mettre en exergue une liste non exhaustive d’actions que peuvent suivre les hommes désirant participer activement ou non aux luttes féministes. Ces conseils et marches à suivre sont générales mais peuvent être totalement applicables au secteur du jeu vidéo.

Sur Twitter, un thread intitulé “Guide de l’allié féministe” apporte une belle pierre à l’édifice pour celles et ceux intéressés par le sujet. Ou encore ce papier très juste de Fille à Matelot. Sur Instagram, le compte “Nos alliés les hommes” tente quant à lui d’apporter des réponses aux interrogations des alliés en devenir.

On a aussi l’habitude de parler de privilèges masculins, mais il est très commun de rencontrer des hommes qui ne voient pas en quoi les hommes seraient plus privilégiés que les femmes dans la vie de tous les jours. Le site anglophone Everyday Feminism a listé plus de 160 privilèges, dont la traduction a été réalisée sur le blog Dialogue avec mon père.

Revenons sur le milieu du jeu vidéo. Inexistant il y a plusieurs années, le statut d’influenceur est rapidement devenu une réalité. Décliné en autant de versions qu’il existe de centres d’intérêts (mode, cinéma, divertissement, maquillage, jeu vidéo), les influenceurs et les influenceuses se sont imposés au fil des années comme des figures d’autorité dans leurs milieux et des représentant·es de marques en tout genre, multipliant les partenariats et les “opé spé” pour leur compte.

Les influenceurs sont suivis sur les réseaux sociaux (Twitter, Instagram, Snapchat ou encore Tik Tok) par de nombreuses personnes. De la dizaine de milliers d’abonnés à plusieurs millions, ils sont devenus pour certain·es de véritables modèles voire des idoles.

Les milieux du jeu vidéo et de l’esport n’y échappent pas : youtubeurs, joueurs professionnels, streamers, commentateurs, développeurs, journalistes, rédacteurs en chef ont construit leur propre communauté et disposent d’une audience très large.

Tous n’ont pas suivi de formation en communication et ne sont pas déconstruits sur les problématiques de harcèlement et du féminisme – quand ils n’en sont pas pour certains de simples épouvantails de la culture du troll ou de l’alt-right.

En 2018, lors de la conférence Esport et Mixité, Women in Games et France Esports ont souhaité mettre en avant des alliés masculins dans le secteur du jeu vidéo. Nicolas Besombes, Maria Lecourtois et Servane Fischer ont tous les trois travaillé sur la conférence introductive, lors de laquelle un slide sur les alliés était présenté.

On a commencé à faire un draft chacun de notre côté, et c’est elles qui pour la première fois commencent à évoquer l’idée d’alliés masculins. Elles me disent “oui c’est hyper important qu’il y en ait !” Le concept même d’allié masculin, je n’y avais pas pensé.

Pour la petite anecdote, on se retrouve devant ce slide des alliés masculins et on est là “on met qui ?” et on est tous et toutes emmerdé·es parce qu’on ne sait pas. Je me souviens à l’époque on a mis Narkuss, Zaboutine parce qu’il avait pris la parole sur le sujet même si j’avais beaucoup de choses à redire là-dessus, l’ancien cofondateur de Gamer’Her, InRealm et les filles ont voulu me mettre moi.

Et on était pas hyper satisfait de ce qu’on avait mis. C’était plus par défaut que par conviction.

Là ça a été un bon déclic, les problèmes d’antisexisme et de féminisme, ce n’est pas des problèmes réservés qu’aux femmes, la question de l’éducation des hommes m’a semblé assez prioritaire. Notamment quand tu voyais passer certains propos d’influenceurs qui étaient hyper gênants. Ces personnes, qui ont énormément d’aura auprès de leurs communautés et qui tiennent ce genre de propos, ça fait un mal incommensurable aux jeunes femmes et ça consolide les rapports sexistes et les conceptions patriarcales de ces scènes.

C’est là où j’ai pris conscience de la nécessité des hommes de devoir s’exprimer sur le sujet ou en tout cas de se poser constamment la question de leur place et si ce qu’ils disaient était positif ou pas pour les jeunes femmes. Encore plus dans ce secteur. C’est comme ça que ça a débuté.

Nicolas
L’une des table-ronde de la conférence Esport et Mixité, animée par Anaïs Bohuon (WiG)

Pourtant, les influenceurs pourraient être une force de frappe inouïe pour les luttes féministes. De formidables alliés féministes en devenir qui pourraient permettre à de nombreuses personnes de leurs communautés d’en épouser aussi le chemin.

Si les jeunes femmes du milieu du jeu vidéo et de l’esport ont trouvé leur role model, il reste encore du chemin à parcourir pour construire des role model masculins aux valeurs féministes et qui se déclarent comme tels. Même si certains semblent être sur la bonne voie.

Lâm Hua, qui côtoyait de nombreux influenceurs dans les bureaux de Webedia, nous livre son ressenti.

Il y a une discussion générale aujourd’hui qui est très intéressante et qui dépasse le gaming et le sexisme : est-ce que quand tu as une voix, tu dois utiliser ta plate-forme et ta voix pour être politisé ou pas ? Et c’est un grand débat. C’est marrant parce que ça avait été relancé avec The Last Dance où on voyait qu’à l’époque, Jordan avait refusé de se positionner face à une sénatrice raciste par rapport au premier sénateur noir et ça lui avait été reproché. Il était là “moi je suis qu’un basketteur” et la fameuse phrase qu’il regrettera beaucoup “les républicains aussi achètent des baskets”.

Et là on l’a vu pour Black Lives Matter, il a créé un fonds de 100 millions de dollars avec le Jordan Brand pour aider les personnes de couleur. Il s’est engagé.

L’époque te fait réaliser que ne pas être raciste, ce n’est plus assez, il faut être antiraciste. Sinon c’est le fameux “si tu dis rien, tu fais partie du problème”. Être neutre n’est pas une position neutre.

Il y a un débat et je comprends que des gens aient des avis sur ce débat. Mais je considère que oui, aujourd’hui il faut prendre part au débat et tu ne peux plus être neutre quand tu as une voix. On parle de personnes dont le job est d’être des personnalités publiques. Ton job c’est d’avoir une voix littéralement. Et si ton milieu a des problèmes systémiques, si tu ne veux pas en parler, pour moi c’est problématique. Et je sais que c’est une prise de parole qui est polarisante et qui est très débattue aujourd’hui. Mais j’y crois. Je pense qu’aujourd’hui en tant qu’influenceur – moi j’en suis pas un au sens strict parce que je fais pas d’opé spé, c’est notre devoir de faire bouger la société.

On est en 2022, on a assez compris à quel point rien ne faisait autant bouger que la rue et les réseaux sociaux. Donc quand t’as une voix sur les réseaux sociaux et que tu crois à des valeurs, pour moi c’est problématique de ne pas les défendre. J’en parle avec des influenceurs parce qu’à Webedia c’est là où tu croises le plus d’influenceurs au mètre carré et beaucoup sont partagés, se posent des questions, te disent qu’ils voudraient mais ne peuvent pas vraiment ou n’osent pas parce qu’ils ont aussi peur de leur communauté. C’est triste à dire mais tu as beaucoup d’influenceurs, de streamers et de streameuses qui ont peur de leur communauté.

Même s’ils ont des vues plus inclusives et progressistes, des fois ils ne veulent pas froisser leur communauté et j’ai malheureusement entendu beaucoup trop de témoignages dans ce sens. Donc oui il faut se bouger, et oui ne rien dire et ne pas prendre part à des questions qui touchent le secteur dans lequel tu travailles, pour moi ce n’est pas être neutre.

Lâm

Bien moins proche des cercles d’influenceurs, Nicolas Besombes espère pourtant voir un jour des influenceurs qui s’emparent de ces problématiques, tout en comprenant la difficulté de l’exercice, tant les risques de cyberharcèlement sont nombreux sur une plate-forme comme Twitter.

Je rêverai d’avoir des vrais influenceurs, parce que ce n’est pas moi avec mes 6000 abonnés qui vais avoir une notoriété suffisante pour prendre des positions assez fortes et je suis pas assez solide pour me prendre des vagues de cyberharcèlement.

Je suis pas prêt à me prendre ça dans la gueule, c’est dur. Je me mets à la place de toutes ces jeunes femmes qui se prennent des vagues de harcèlement, Nat_Ali la première, elle en prend plein la gueule constamment, elle est solide ! Moi j’y arriverais pas.

Et en plus ma position chez France Esports limite vachement mes possibilités en termes de prise de parole publique, même si sur certains points je suis assez intransigeant.

J’ai pas de solution miracle, je sais pas ce qu’on peut faire. Au sein de FE et du conseil d’administration, j’essaie de faire prendre conscience que ces questions-là sont hyper importantes. Que c’est pas grave de se faire emmerder pour ça, du moment qu’on est tou·tes soudé·es.

Je rêverai pouvoir prendre une position hyper radicale et que si ça parte en couilles derrière, qu’il y ait un communiqué de presse de France Esports hyper solide en disant “on emmerde tous ceux qui cyberharcèlent”. On n’en est malheureusement pas encore là.

Nicolas
En prenant position au ZEvent, Ultia a ouvert une petite brèche dans les esprits (djowcoco)

III/ Être un traître à son genre, quand l’entre-soi masculin bloque les avancées des alliés féministes

Le processus de déconstruction pour les hommes n’est pas un long fleuve tranquille. D’une part parce qu’il faut du temps pour se débarrasser de tout ce que nous avons intégré et incorporé en tant qu’homme (ça va de nos prises de parole, de notre manière de nous tenir, d’agir) et d’autre part parce que le groupe des hommes va nous rappeler à l’ordre.

L’entre-soi masculin constitue alors une arme coercitive très puissante, qui aura pour objectif de ramener “sur le droit chemin” les quelques brebis égarées.

Dans son article “Entre soi et les autres”, la sociologue Sylvie Tissot définit la notion d’entre-soi comme “le regroupement de personnes aux caractéristiques communes, que ce soit dans un quartier, une assemblée politique, ou encore un lieu culturel. Elle sous-entend l’exclusion, plus ou moins active et consciente, des autres.”

Parler d’entre-soi masculin, de boys clubs, c’est mettre au jour des groupes composés uniquement d’hommes qui peuvent engendrer des exclusions informelles, de femmes notamment, mais aussi d’hommes qui ont pu par leurs paroles ou leurs actions, trahir les codes du groupe. On en a eu ces dernières années des exemples chez certains éditeurs de jeux vidéo comme Riot Games, Ubisoft et dernièrement Blizzard. Des cultures d’entreprise sexistes où les boys club ont fait rage – et perdurent certainement plus insidieusement.

Rappels à l’ordre, rejet du groupe et/ou tentatives d’humiliation sont des stratégies mises en place par les hommes pour asseoir leur domination sur les autres hommes, qui, parce qu’ils ne correspondent plus à la norme attendue, n’en sont finalement plus tellement.

La vidéo de Innuendo Studios (en anglais) démontre parfaitement comment les stratégies de l’alt-right fonctionnent pour faire grossir leurs rangs. Si la vidéo s’intéresse aux stratégies de recrutement des “normies” par les groupes d’extrême-droite, on peut tout à fait faire une analogie avec les hommes “lambda” et les tenants des idéologies masculinistes et misogynes.

Les influenceurs – qui sont devenus des personnalités publiques – peuvent jouer un rôle très important pour les communautés qui les suivent. Véritables figures d’autorités, voire idoles, ils peuvent en quelques phrases faire pencher la balance sur une opinion.

Ces dernières années, plusieurs articles de médias généralistes ont pointé du doigt des comportements d’influenceurs considérés comme problématiques. Des propos qui ont parfois conduit à des vagues de harcèlement contre des femmes, et à la création d’un compte Twitter visant à mettre en lumière les agissements problématiques d’influenceurs (désormais inactif).

L’expression cuck, qui signifie cocu, est devenu un terme très utilisé dans les sphères militantes masculinistes. Cocu évidemment puisqu’un homme qui ne parvient pas à baiser sa femme, ou qui est dans un état passif est forcément moins qu’un homme, un vrai. Le gay et l’homme soumis aux femmes se sont vite imposés comme des figures répulsives de ces courants idéologiques. Le terme de cuck est alors utilisé pour humilier symboliquement un homme ou une entité qui, par sa prise de position, contribuerait à se soumettre aux femmes et à “l’idéologie féministe”.

Ici l’exemple de Jiraya, qui vient apporter de manière détournée son soutien au Raptor Dissident.

Dernièrement, c’est une partie d’Among Us qui a remis le feu aux poudres. La présence du Raptor avec des streamers français influents a réengagé le débat sur la politisation des influenceurs et leurs rapports convenus ou non avec les milieux masculinistes et d’extrême-droite.

On rêverait d’avoir des influenceurs alliés qui initient leurs communautés au féminisme. On aimerait les voir s’emparer tout court ou régulièrement de ces problématiques.

C’est donc bien véritablement en devenant ce que certain·es appellent des traîtres à notre genre, que certains hommes engagent leur déconstruction et commencent à s’insérer dans les luttes proféministes.

Les résistances face aux discours d’alliés féministes ne sont pas toujours aussi violentes, mais elles peuvent s’exercer par d’autres moyens. En tant qu’hommes, nous avons tenu et continuons certainement de tenir des propos sexistes, à faire des erreurs. Les remarques cinglantes des autres nous renvoient alors à notre propre domination, à nos erreurs passées et présentes. Des remises en question, favorisées par un entre-soi masculin qui se protège avec ses privilèges, très bien illustré par le parcours de Lâm.

La première fois que j’ai confronté des amis en privé sur leur comportement problématique, que ce soit des propos ou des actes, j’ai vraiment fait chier. Lorsque tu parles de féminisme, ils vont dévier le sujet. Ils vont faire des blagues mais ne vont jamais ouvertement en parler. Quand tu veux parler de ces choses, tu passes pour le chieur : c’est le féministe qui va venir immédiatement casser l’ambiance, avec des sujets trop sérieux. “On peut plus rigoler de rien, on peut plus rien dire”. Tu te fais un peu ostraciser.

Les premières fois où j’ai commencé à le faire publiquement, sur mon lieu de travail ou sur les réseaux sociaux, les gens m’ont dit “oh tu fais un peu chier” ou “c’est un peu too much”. J’ai jamais été habitué en tant qu’homme à ce que ma parole ou les thèmes sur lesquels je parle soient remis en question.

Je me suis retrouvé immédiatement avec une fragilité maximum : “Merde, ça y est ! Bon je vais moins en parler parce que ça peut peut-être faire chier”.

Ce qui m’a redonné courage, c’est que j’ai repensé à des potes qui se bouffent des commentaires dégueulasses toute la journée, des gens qui font des raccourcis ignobles, des gens qui les attaquent depuis des années et elles lâchent pas le morceau et elles encaissent.

Elles prennent sur leur santé mentale et c’est ces personnes là qui ont permis de créer des signaux pour que des gens comme moi les voient. Tu prends ton courage à deux mains, tu te rends compte qu’en tant qu’homme tu es hyper fragile. Tu prends un centième de ce qu’elles prennent et t’es là en mode “Ouah c’est vénère en fait !”.

Bienvenue dans la vraie vie.

Mais effectivement passer pour le chieur, le chevalier blanc, ça te gratte à rebrousse poil, t’es pas content en fait, ça te touche, t’es vexé. Ca fait partie du package.

Lâm

Nicolas Besombes a moins été confronté à cet entre-soi masculin, d’une part parce qu’il est moins proches des cercles d’influences que côtoie Lâm, mais aussi parce que sa déconstruction s’est réalisé dans des cercles punk, anarchistes et féministes (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’entre-soi masculin et de sexisme dans ces groupes). Il est aussi protégé par son statut d’intellectuel.

Je pense que je suis hyper protégé de ce genre d’attaques d’abord parce que j’ai cette position et ce statut de vice-président de France Esports, mais aussi d’universitaire ce qui me confère un bouclier anti-trolls. On vient beaucoup moins m’emmerder sur mes prises de position quand je peux en avoir.

Bien sûr, ça m’est arrivé de ne pas prendre la parole publiquement à cause de mon statut de Vice-président de France Esports. Il y a eu une fois où je n’ai pas pu m’exprimer par rapport à mon statut parce que j’embarquais France Esports dans une guerre de pays. D’ailleurs, T. L. Taylor [femme sociologue, spécialiste des problématiques du jeu vidéo et de l’esport, ndlr] m’avait bien taclé en message privé ce jour-là…

[…]

J’ai hyper mal pris toute cette campagne anti-SJW, je vivais hyper mal que les gens qui défendent la justice sociale soient dénigrés et stigmatisés. Et que ce terme de SJW soit connoté négativement. Et la même chose pour les milieux antifascistes, parce qu’aujourd’hui tu peux être fiché S parce que t’es antifasciste.

Après en avoir beaucoup parlé avec un pote sensible à ces questions-là, il m’a dit “Et alors ? Se battre pour la justice sociale et contre le fascisme c’est bien, revendique-le” Et j’ai un peu fait la même chose avec le terme féministe.

Aujourd’hui ouais je suis féministe et ouais France Esports c’est une association féministe, qui oeuvre pour la justice sociale, même si ça fait peur ou si ça doit nous couper de certains partenariats, on le revendique.

Aujourd’hui déjà, redonner son sens premier au terme féminisme me parait hyper important et j’invoque le fait de revendiquer le fait d’être antifasciste, féministe et pour la justice sociale.

Nicolas

IV/ Vers un activisme d’alliés

Considérer l’activisme féministe d’hommes apparaît comme un paradoxe : est-il possible et souhaitable que des hommes – qui appartiennent à la catégorie dominante dans les rapports sociaux de sexe – s’engagent dans un militantisme proféministe dont l’issue est la fin de leur propre domination et de leurs privilèges ?

Certaines enquêtes sociologiques ont démontré que les hommes pouvaient effectivement s’emparer des problématiques féministes, que ce soit dans le cadre d’associations mixtes et/ou non-mixtes. Néanmoins, leur activisme et leur présence peuvent s’avérer dans certains cas sources de problèmes.

Dans son ouvrage “L’engagement féministe des hommes, entre contestation et reproduction du genre”, le sociologue Alban Jacquemart démontre, par son enquête de terrain à Mix-Cité Paris, une association féministe mixte, que “le militantisme féministe entre femmes et hommes implique un travail permanent de réajustement afin d’éviter, au maximum, la reproduction des rapports de pouvoir entre hommes et femmes. Il paraît cependant difficile, malgré des garanties statutaires et la vigilance des militantes, d’y échapper totalement”.

Dans le cas des rencontres et réunions non-mixtes entre hommes proféministes, il ajoute que “la plupart des initiatives anti-patriarcales entre hommes menées dans les années 2000 sont traversées par des tensions entre les tenants d’une position féministe, pour qui les rencontres doivent permettre d’engager un travail de déconstruction de la ‘masculinité oppressive’, et ceux qui se détachent de plus en plus d’une telle posture et qui envisagent ces rencontres comme des lieux d’échange de leur souffrance en tant qu’hommes”

Fragilisées par les éléments issus de la domination masculine de chacun, la plupart de ces rencontres ont fini par être annulées et les groupes dissolus.

Les initiatives féministes, qu’elles soient réalisées en mixité ou en non-mixité ne peuvent se défaire des rapports sociaux de sexe et de l’incorporation par les hommes de leur propre domination – sur les femmes et entre eux.

Néanmoins, avant d’en arriver au stade – qui paraît très loin – où une majorité d’hommes des milieux du jeu vidéo et de l’esport seraient à ce point investis dans des luttes féministes, il faut arriver à rendre au féminisme ses lettres de noblesse. Le terme a été galvaudé et il n’est malheureusement pas rare de voir des hommes et des femmes refuser de s’approprier le terme, lui préférant des notions vagues comme l’égalitarisme ou l’humanisme – quand ils ou elles n’ont pas été empêtrées dans les discours misogynes et essentialistes des influenceurs masculinistes.

Les influenceurs et les influenceuses sont probablement les personnalités les plus à même d’opérer ce changement, par la force de frappe intrinsèque à leur statut.

Nicolas Besombes et Lâm Hua prennent régulièrement position sur les problématiques liées au genre et au féminisme sur leurs réseaux sociaux. Nicolas a détaillé quelques exemples dont peuvent s’inspirer les habitués des webtv et plateaux en tous genres.

Il y a un truc qui m’a semblé vite faisable, parce que là on parle d’alliés depuis tout à l’heure, mais j’ai eu d’autres lectures après qui évoquent surtout le fait que certaines femmes ne veulent pas d’alliés mais des complices. C’est là où je me suis dis que je pouvais faire des trucs. Moi je ne veux plus intervenir sur des table-rondes s’il n’y a pas de femmes. Et si les organisateurs de la table ronde ne sont pas prêts à trouver des femmes, si je me désengage et je leur trouve une femme à la place.

Quand les gens me sollicitent pour une table ronde ou une conférence, à chaque fois dans ma réponse c’est “je ne viendrais pas s’il n’y a pas des femmes qui sont présentes à la table-ronde”. Je ne veux pas être sur un panel exclusivement masculin.

Autre point : quand on me sollicite pour mettre en place des séminaires pour des écoles, je fais en sorte qu’il y ait autant de femmes que d’hommes qui interviennent.

Je fais l’effort de laisser ma place. Des fois c’est dur, et là je vais peut-être reprendre mon rôle de dominant, c’est que des fois je me rends compte que je suis plus compétent sur certains sujets que d’autres jeunes femmes. Mais je suis prêt à laisser ma place pour ça. Mais des fois ça me fait chier, j’aurais aimé dire des trucs, présenter ses sujets-là mais je pense que c’est nécessaire de manière générale, et je le fais constamment.

Nico

C’est toujours les mêmes problèmes mais il faut toujours des coups de boutoir spectaculaires comme MeToo pour qu’à un moment les gens en parlent autrement qu’autour d’une machine à café vite fait. Il y a des millions de personnes dans la rue, il y a 300 témoignages, les entreprises elles-mêmes prennent parti. Oui, il se passe quelque chose.

J’espère qu’elles [les personnes] agiront plus vocalement à terme, même si aujourd’hui malheureusement le game c’est de pas trop faire de vagues. Le game, c’est aussi une industrie et certains préfèrent être safe avec leur business on va dire plutôt que prendre parti et risquer des choses et perdre des partenaires ou de la communauté. Ce qui me paraît évident ne l’est pas pour tout le monde. Ce qui semble être des sujets clairs et réglés pour nous sont des sujets hautement polarisants pour d’autres. Je ne vais pas jeter la pierre aux gens qui ne se lancent pas, mais disons que chaque année qui passe, je trouve que c’est de moins en moins justifiable.

Lâm

Lorsque je termine la rédaction de cet article, le PDG d’Activision Blizzard, Bobby Kotick, vient de se faire épingler par le Wall Street Journal. L’homme d’affaires est accusé d’avoir ignoré les nombreuses plaintes qui lui avaient été faites concernant des agissements sexistes, des agressions sexuelles et des viols. Il aurait aussi lui-même proféré des menaces de mort. Des faits qui ont incité de nombreux salarié·es d’Activision Blizzard à manifester et demander la démission du PDG.

Quelques semaines plus tôt, et sur un tout autre registre, le ZEvent 2021 se clôturait à la fois sur un record de dons et sur une vague de harcèlement qui a touché la streameuse Ultia. Elle avait pris la parole et critiqué la séquence sexiste entre le streameur Inoxtag et l’actrice mexicaine Andre Pedrero – séquence qui par ailleurs était en train de battre le record de viewers du Twitch français.

J’aurais envie de terminer sur une bonne note, et dire que les choses avancent lentement, mais elles avancent : on n’a jamais autant parlé, écrit, podcasté sur les questions du consentement, du féminisme, de la lutte contre le harcèlement et les violences faites aux femmes. Pourtant, chaque “moment MeToo”, chaque thread, twitlonger de travailleuse humiliée, harcelée, violée vient nous rappeler que la lutte est constante.

Et ces deux exemples, certes différents mais surtout récents, sont révélateurs du caractère systémique et institutionnalisé – qui forment système et qui s’inscrivent durablement dans les structures et les organisations sociales – des violences patriarcales.

La déconstruction des influenceurs s’avère d’autant plus nécessaire qu’elle devrait permettre de faire essaimer un ensemble de valeurs qui vont à l’encontre de tout ce qu’on s’est efforcé de mettre en lumière. Lorsque Ponce est en live devant des milliers de personnes et qu’il redit son soutien à Ultia, ça a de l’importance.

Les influenceurs sont de véritables figures d’autorité, dont les discours, les actes, sont scrutés par des dizaines de milliers à des millions de personnes. Lorsqu’elles confirment, infirment, prennent position, elles sont entendues et écoutées. Et c’est ce que disait très justement Lâm, ils ont une voix qui porte, et ce qu’ils en font peut faire avancer les choses.

Désamorcer les logiques machistes et masculinistes dans le secteur passera à mon sens par une prise de conscience et une politisation des influenceurs sur ce sujet.

Les politiques ont commencé à le comprendre. Lorsqu’Emmanuel Macron propose aux Youtubers McFly et Carlito – presque 7 millions d’abonné·es  – de faire une vidéo avec eux, il applique une stratégie de communication bien ficelée. Ca a été notamment analysé par la journaliste Salomé Saqué sur Blast : jouer la carte du politique décomplexé, faire de grands appels du pied à l’actuelle et future manne de jeunes votants pour les élections présidentielles.

Les stratégies de communication, lorsqu’elles sont gérées de telle façon à faire le bien, peuvent permettent d’entrevoir un autre champ des possibles. Il faut arriver à créer les conditions qui permettront aux influenceurs et aux hommes du secteur du jeu vidéo d’être de plus en plus déconstruits sur toutes les thématiques qu’ont abordées Nicolas et Lâm.

Parce que malheureusement, ces dernières années nous ont prouvé qu’on ne pouvait décidément plus compter sur les éditeurs pour faire le travail. Sans remettre en cause le travail que l’on sait juste et sincère des personnes qui œuvrent en interne à la fin de la culture des boy’s club et des violences sexistes et sexuelles, ces problématiques les dépassent et elles ne peuvent vraisemblablement pas lutter seules. 

Un des plus grands défis de ces prochaines années sera de redonner du pouvoir aux travailleurs et aux travailleuses du jeu vidéo. Une initiative qui passera, entre autres, soit par la formation de syndicats de salarié·es, soit par la consolidation de ceux déjà existants, comme le STJV ou Solidaires Informatiques en France.

En favorisant la diversité, en luttant activement contre les oppressions qui touchent les professionnel·les, et en se donnant réellement les moyens de le faire, alors on pourra regarder “l’ancien monde” derrière nous.

Lâm l’a très justement expliqué, en essayant d’être pragmatique : plus de diversité dans le jeu vidéo ne pourra qu’être bénéfique au secteur et à ses professionnel·les. La multiplicité des parcours de vie, des rapports au monde, au corps, à la technologie, au pouvoir, à l’imagination permettront d’ouvrir un éventail des possibles impérissable.

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