Analyse – Peut-on parler de violence dans l’esport ?

L’eSport s’inscrit dans plusieurs traditions aux origines peu communes. Le jeu vidéo et le sport, possèdent des valeurs singulières, qui caractérisent le rapport à la violence. Peut-on cependant réellement parler de violence dans l’eSport ou s’agit-il d’un mythe reposant sur un jugement sans fondements ?

Violence dans l'e-sport

En 2017, le comité olympique a ouvert la possibilité d’intégrer l’eSport aux Jeux olympiques de Paris 2022. Cependant, pour Thomas Bach, président du comité international olympique, il est nécessaire que les jeux présentés ne soient pas porteurs de valeurs en désaccord avec celle du comité. La violence dans l’esport et dans dans les jeux est remise en cause – un phénomène dépassant le jeu vidéo et remontant aux origines du sport. Nicolas Besombes, docteur en Sciences du Sport, nous a aidé à éclaircir ce sujet où les stéréotypes côtoient des questions beaucoup plus profondes.

Aux origines du sport

Pour comprendre le lien entre la violence et l’eSport, il est important de s’intéresser aux origines mêmes du sport. L’imaginaire collectif fait remonter ces usages à la Grèce antique, lors des Jeux olympiques. Il s’agissait principalement de jeux religieux et ils ne possédaient pas un rapport au sport tel que nous le connaissons. Le sport comme nous l’entendons, trouve ses origines il y a 150 ans, durant le XIXe siècle. Une culture sportive se crée, principalement en Grande-Bretagne, avec des valeurs, des rapports à la violence, particuliers aux bourgeois. Le football chez les Britanniques se constitue autour de ce rapport – une codification entre les joueurs de chaque équipe et un règlement. Cette pratique sportive est aussi une forme d’éducation, tout particulièrement au phénomène de domination. Prendre l’ascendant sur l’adversaire, agresser ses positions, le pousser dans ses retranchements, sont des éléments constitutifs du rapport au sport moderne.

L’évolution de la violence

Entre ces deux périodes, on trouve une différence très marquée du rapport au sport. La violence mise en avant lors de la pratique est différente, mais n’est pas pour autant inexistante. Durant les jeux antiques, on trouve des violences menant à la mort. Elles sont présentes dans les Jeux olympiques, mais aussi dans les structures mythiques qui fondent l’exercice sportif. Le marathon, tirant son nom de la célèbre bataille antique, naît de la mort de son créateur, un soldat ayant couru de Marathon à Athènes. De même, les jeux de gladiateurs sont particulièrement marqués par une violence du corps, tout comme dans le monde médiéval, lors des joutes chevaleresques.

violence sport

De nos jours, la violence dans la pratique sportive existe toujours. On trouve encore des décès ou des blessés graves dus à une pratique sportive. Les accidents graves sur les pistes de Formule 1, les joueurs blessés sur un terrain de Rugby, ainsi que les skieurs accidentés lors d’une chute, sont tous issus d’une violence dans l’usage sportif. Qu’il soit issu d’un autre joueur ou de la nature contre laquelle le sportif s’oppose, la violence est un élément qui existe dès lors que le corps est en compétition avec un autre élément.

La pacification des mœurs – Vers la diminution de la violence

On peut facilement reconnaître un rapport à la violence distinct, entre les pratiques antiques et contemporaines. Pour comprendre ce changement, il faut voir au-delà du sport, à l’échelle de la société. C’est le sociologue allemand, Norbert Elias, qui met en avant au XXe siècle dans son ouvrage Sur le processus de civilisation le phénomène de diminution de la violence. Durant les derniers siècles, l’échelle de la violence a diminué, et avec elle notre tolérance à la percevoir. Cette observation s’appuie sur de nombreux éléments, qui se retrouvent aussi dans la pratique sportive.

On peut constater des différences entre le Football et son ancêtre médiéval : la soule. Les pratiques de la violence ne sont pas les mêmes d’un sport à l’autre. La soule se jouait entre deux villages et les participants pouvaient se battre et utiliser des outils afin de remporter la victoire. Aujourd’hui, il est impensable de voir deux équipes entrer sur un terrain armées de battes et de gourdins pour se régler leurs comptes. C’est dans ce sens que le rapport à la violence peut être perçu, en commençant par un affinement de la réglementation. Les pratiques sportives s’écartent des rapports violents, ceux-ci devenant soit intégrés à la réglementation, soit extérieurs et donc punis s’ils sont repérés par l’arbitre.

Trash Talk

La domination du concurrent

Il existe des pratiques violentes, qui ne sont pas punies ou tolérées dans le sport. Les gestes et propos dégradants, un joueur pointé du doigt, ou tout autre fait marquant sa domination sur l’autre. Ils n’influent pas directement sur le cours de la partie, mais sur le psychologique des joueurs. Le rapport à la domination est tout à fait visible dans la pratique. Par exemple, un joueur qui va frapper la balle avant son rebond au tennis. Le marqueur de domination est très présent, mais le rapport à la violence de celui-ci diminue avec notre vision de celle-ci. C’est la manière de pratiquer sa domination qui change, le contenu pouvant rester le même.

L’eSport, une suite logique à cette histoire

Au sein de cette longue histoire de la pratique sportive, il fait parfaitement sens de voir l’eSport se développer. L’argumentaire développé dans le premier temps par les anti-eSport pointait du doigt le manque d’activité physique de l’eSport. Le faible contact entre les joueurs, peut facilement se comprendre comme l’évolution de la diminution de la violence. Parce que nous ne sommes plus capables de voir de la violence dans notre quotidien et dans nos pratiques, il est normal que les nouveaux sports émergents soient beaucoup plus doux pour le corps et l’individu.

Pourtant, on a pu constater, durant la courte histoire de l’eSport une forte critique de la violence présentée. Très rapidement, il a été mis en avant que l’eSport et le jeu vidéo, sont des vecteurs porteurs de violence. Il est effectivement possible de voir des formes de violence dans les jeux comme Counter-Strike ou encore League of Legends. Le but premier pouvant être celui de tuer son adversaire ou de faire exploser un site. Néanmoins, cette violence ne résulte pas de la pratique en elle même et pour les joueurs, elle n’est pas un élément constitutif de l’eSport.

Le but n’est pas d’étaler un maximum de violence dans l’esport, mais d’être le plus efficace possible. Un joueur cherche à atteindre un objectif précis en visant l’optimisation. On peut voir assez aisément lors de compétition de haut niveau ce phénomène. Sur un MOBA, dans un match compétitif le nombre de morts par partie est bien en dessous de celui d’une partie lambda. C’est la stratégie des joueurs et leurs habiletés à mettre en pratique une technique, qui les légitiment comme sportifs.

Violence dans l'eSport

Une autre forme de violence sportive

On observe de la violence dans l’eSport, comme dans d’autres sports. Celle-ci n’est plus celle de corps qui s’entrechoquent, mais bien celle que peuvent percevoir le sportif et le spectateur. Néanmoins, cette violence est à prendre avec attention. On trouve des pratiques qui sont propres au phénomène de domination et non à la pratique en elle-même. Il ne faut pas faire de conclusion trop hâtive, mais ce n’est pas parce qu’un jeu montre de la violence qu’il mène à des comportements similaires. Un jeu de course automobile peut tout autant amener un joueur dans ses retranchements qu’un jeu de combat. Le résultat peut être similaire : un comportement agressif qui dépasse le cadre de la situation.

Dès lors, il est difficile de considérer l’eSport comme un catalyseur de violence plus que tout autre sport. C’est face à la domination d’un autre que l’individu peut avoir un comportement plus agressif, pouvant mener à la violence. En tant que telle, la violence n’est qu’un aboutissement de l’agressivité des joueurs. Il n’y a donc pas plus de possibilités que dans un autre sport de la voir émerger. C’est notre rapport à la pratique qui permet de modérer ou non l’agressivité existante.

La réception de cette violence dans l’esport

La violence semble pourtant être un élément définissant la pratique pour ceux qui y sont extérieur. On peut lier ce phénomène à un manque de compréhension de la pratique. Un individu ne connaissant pas le règlement du Rugby ne verra alors qu’une mêlée ou des violences, réduisant ainsi cette pratique à ces éléments. La violence présente à l’écran doit être dissociée de la pratique sportive pour que le débat devienne envisageable.

Trask Talk eSports

Le jeu porteur de la pratique sportive n’est pas limité par une quelconque réglementation. Il est totalement dépendant de la volonté de son développeur. Cependant, l’eSport est établi par les organisateurs de compétition, qui définissent des règlements spécifiques. Ces organisateurs limitent alors les comportements et les usages dans l’eSport par des sanctions, ce qui modèle la présence de violence dans les compétitions.

La visibilité d’un phénomène n’aura jamais été aussi grande qu’à notre époque de médiatisation. La violence atteint beaucoup plus facilement notre espace. Pourtant, elle est de moins en moins présente au quotidien. Notre intolérance à sa vision nous pousse à croire au phénomène contraire. L’eSport fait partie des pratiques sportives où la violence est beaucoup moins forte que dans d’autres sports. C’est l’agressivité des joueurs qui doit être cependant considérée. Les organisations de compétitions doivent continuer à limiter les joueurs à une pratique aux valeurs sportives et non-violentes.

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Rédacteur Heroes of the Storm

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